Femmes juives d’Algérie : émancipation et transmission

Sommaire

La question de la transmission culturelle concernant les femmes juives d’Algérie a surtout délivré un savoir sur la musique et les rites de la vie religieuse de la communauté, les coutumes culinaires et les divertissements mais cette transmission fait aussi apparaître des liens cachés dans une tension mémorielle entre joie et douleur.

Mes parents et les gens de leur génération, pour la plupart disparus, sont maintenant devenus cinquante plus tard des sujets d’histoire, appartenant à une communauté autrefois si vivante et aujourd’hui muséifiée. Ma mère m’aurait dit en arabe « Ya Hasra », ce qui signifie nostalgie du temps perdu. Professeur en Histoire contemporaine et enseignant le XIXe siècle français, j’ai longtemps tu et plus encore refoulé l’histoire de ma jeunesse juive algérienne en ne consacrant aucune recherche à ce champ historiographique. La thématique de notre rencontre «Femmes juives, émancipation et transmission » me conduit ce soir et non sans angoisse à recoudre les morceaux de ma vie entre l’Algérie et la France pour tenter de comprendre ce qui a fait sens pour moi dans ce « Monde d’hier » pour bâtir dans l’exil parisien ma vie de femme.

Pour éclairer mon témoignage sur l’idée de la transmission et de l’émancipation des femmes d’Algérie, j’évoque ce soir un rendez vous qui eut lieu en juin 1962 dans un café du Boulevard Poissonnières à Paris où mon père m’avait conviée pour régler mon inscription administrative dans un lycée parisien. J’avais quinze ans et demi. Nous étions à ce moment là entassés avec ma famille élargie, une trentaine de personnes, dans un petit pavillon de banlieue à Montreuil sous Bois au 96, rue de Stalingrad, qui fut notre dernier Daar familial (la maison). Mes parents déjà âgés avaient perdu leur appartement et leurs moyens d’existence avec l’abandon de leur commerce et ils se demandaient comment ils allaient pouvoir s’en sortir financièrement. Ce jour là de juin 1962, j’avais signifié à mon père que j’abandonnais mes études secondaires en choisissant de m’inscrire dans un lycée technique pour y apprendre le secrétariat. J’ajoutais, ensuite animée par une forte conviction, qu’un jour « Je reprendrai mes études ». D’où venait la force de ma conviction ? Que m’avait transmis le monde disparu de mes parents en terre d’Algérie pour rendre mon futur possible à Paris ?

TRANSMISSION du NOM et du PRENOM

Dans mon quartier, mes amies s’appelaient Bensoussan, Bénichou, Touati, Guedj, Gozlan, Abitbol, Taïeb, Elbaz, Atlan… Ce sont les noms de mes amies de classe des familles juives de Constantine. Comment les noms nous identifient-ils ? De quels lieux sont-ils porteurs ? Comment les prononçons nous ? Les enfants circulaient très librement dans mon quartier d’une famille à l’autre et à mon arrivée, on me demandait comment s’appelle ta mère et quel est le nom de ton père ? Où habitues tu ? Les noms patronymiques de mes parents relevaient d’une histoire et d’une géographie différente au sein de l’identité du monde juif algérien. Ma mère s’appelait Marthe, Bellara Zaoui, son second prénom de Bellara signifie « cristal de roche », ma mère qui avait de magnifiques yeux verts transparents le portait bien. Née en 1918, elle était issue d’une famille juive berbère tandis que la famille Stora était arrivée d’Espagne après l’expulsion des Juifs en 1492 par les Rois catholiques décrétant l’expulsion générale des juifs d’Espagne. La tradition rabbinique parle de Sefarad (Espagnol) et le Maghreb va jouer un rôle prépondérant dans l’avènement de l’unité séfarade. Ma grand-mère paternelle Julie Stora, descendante de la lignée juive espagnole, faisait savoir à son entourage familial qu’elle descendait d’une lignée supérieure aux juifs d’ascendance berbère et affirmait même qu’elle était une « aristocrate ». Pour Julie, parler arabe faisait « arriéré » et la langue rocailleuse, âpre de l’arabe qui s’entendait dans le français de ma mère montrait la hiérarchie et l’autorité qu’elle entendait exercer sur sa belle-fille. J’ai compris très jeune dans le passage de l’appartement de Julie à la maison de Rina le poids de la hiérarchie sociale où l’accent, la tenue vestimentaire symbolisaient les lignes de clivage dans le jugement de coutumes vues comme rétrogrades et qu’une bonne éducation ferait disparaître. Ironie de l’histoire sans doute pour Julie, c’est la photographie de notre grand-mère Rina vêtue à l’indigène et posant parmi les siens que son petit-fils Benjamin a choisi de faire figurer sur la couverture de son livre « Les trois exils, Juifs d’Algérie ».

Dans la transmission de l’identité, le prénom revêt une grande importance. Mon frère Benjamin porte le prénom hébraïque de ses deux grands-pères Zaoui et Stora. Benjamin est le dernier fils d’Israël qui a donné son nom à la Tribu de Benjamin, une des douze tribus d’Israël. Je ne me prénomme pas Julie comme ma grand-mère ; à la génération de ma mère, s’étaient perdus les prénoms d’Esther, Rachel, Déborah et aussi les prénoms arabes. A ma naissance, ma mère a imposé à son mari à ma naissance le prénom d’Annie qui lui semblait plus moderne que le prénom de Julie sa belle-mère. J’imagine que c’était à certains égards, une façon pour elle de prendre son autonomie en choisissant le prénom de sa fille aînée ; ce qui ouvrait une brèche de modernité en la coupant de l’histoire et de la lignée de sa belle-mère même si ce n’était qu’une forme modeste de contestation. Julie est mon second prénom.

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