Femmes juives d’Algérie : émancipation et transmission - CONSTANTINE ou la TRANSMISSION d’une MEMOIRE URBAINE

Sommaire

CONSTANTINE ou la TRANSMISSION d’une MEMOIRE URBAINE

Une ville en guerre

Constantine, ma ville natale, m’a transmis le goût des villes et le rejet de la campagne au point que mes amis s’étonnaient qu’une rue bruyante et les cafés de Paris me donnent bien plus d’énergie et de plaisir qu’un paysage à la campagne. Les Juifs d’Algérie vivaient majoritairement en milieu urbain. Pendant la période de la colonisation française, la population juive algérienne connaît un accroissement considérable : de 15 000 à 17 000 personnes au début des années 1830, elle serait passée à 126 000 en 1954, début de la guerre d’indépendance et aussi de l’exode. D’un point de vue sociologique, la particularité de la population juive d’Algérie était d’être beaucoup plus urbaine que le reste de la population, 80 % de juifs vivaient dans les villes, contre 5 % environ de la population musulmane. En 1839-1840, 69 % des Juifs vivaient dans les trois principales villes, Alger, Oran, Constantine, ces trois villes. La transmission de cette mémoire urbaine a certainement joué un rôle dans notre acclimatation à l’espace urbain parisien ; Avant d’arriver à Paris, on s’était frotté à la modernité de la ville, à ses métiers et surtout à la culture française grâce à la scolarisation, le cinéma, la musique, qui furent les vecteurs francisation pour la population juive d’Algérie.

Constantine est connue pour la beauté de ses précipices et de ses ponts au dessus du Rummel. Mon quartier s’appelait le Ghetto ou le Kacharah (le cul de la lie). Son origine vient de Salah Bey (1771-1792) qui décida au XVIIIe siècle d’expulser les juifs mais il tenait à les garder sous sa coupe et les Juifs furent alors regroupés dans un espace déshérité restreint et resserré qui vient buter contre le « ravin » sur la rive gauche du Rummel où l’on habitait. Pendant la guerre, les gorges nous paraissaient sombres, dangereuses, inquiétantes et il s’y déroulait la nuit des traques à l’homme organisées par les parachutistes, les « Bérets verts » qui tiraient. J’entendais depuis ma chambre ces coups de feu tirés sur fond de lumière aveuglante.

La statuaire de la ville parlait de guerre elle aussi et mettait en scène dans la pierre et le bronze l’histoire coloniale de Constantine au XIXe siècle. Les statues donnaient à voir « l’épopée » de l’officier Caraman, mort du choléra, et qui fut l’un des officiers avec Vallée, Damrémont, Lamoricière (1806-1865) à avoir participé à la prise de Constantine. Polytechnicien, Lamoricière était passé par l’école d’application de Metz et fut capitaine des zouaves en 1830, Constantine lui érigea un monument en 1909. Les statues partirent en exil, le 9 juillet 1962, la monumentale statue de Lamoricière, érigée sur la place du même nom près du Casino, fut déboulonnée et embarquée pour Marseille par le Génie de l’Armée française. Après avoir séjourné sur les quais de Marseille jusqu’en 1963, elle fut transférée par le Ministre des Armées à Nantes, ville natale de Lamoricière. A la Faculté des lettres de Besançon, J’ai enseigné à mes étudiants le nom de ces soldats et je leur ai précisé qu’en 1848, le général Cavaignac avait fait appel à Lamoricière pour écraser l’insurrection des ouvriers parisiens, les quarante-huitards. Sous d’autres formes et se continuant dans une autre chronologie, la guerre coloniale s’est poursuivie dans les rues de mon quartier où les soldats du contingent menèrent le combat contre le terrorisme, nous soumettant à des fouilles auxquelles les enfants n’échappaient pas. La rue était dangereuse et les attentats à la grenade n’épargnaient pas les enfants. Ce soir, je reviens pour la première fois sur le traumatisme du à la perte de mon amie de classe Michelle Taïeb, âgée de treize ans qui décéda des suites d’un éclat de grenade à la tempe, rue de France.

Dans cette ville en guerre, les attentats réactivèrent chez ma mère le souvenir du Pogrom du 5 août 1934 qu’elle livra dans un entretien recueilli par la romancière Leïla Sebbar et paru dans Mes Algéries en France (2004) sous le titre Constantine-Sartrouville. Le 5 août 1934 se produisit un pogrom « classique » au cœur du quartier juif de Constantine. Selon des témoignages musulmans, un zouave israélite qui regagnait passablement éméché son domicile aurait uriné sur un des murs de la prestigieuse mosquée Sidi Lakdar. Par le jeu de la rumeur publique (les juifs tuent nos frères), les émeutiers se déchaînèrent. Les boutiques de la rue Nationale furent méthodiquement saccagées et souvent pillées ; des familles juives furent atrocement assassinées sans bénéficier de la protection des forces de l’ordre. Le bilan du pogrom fut particulièrement élevé : vingt huit juifs dont une majorité de femmes, d’enfants et de vieillards y laissèrent leur vie ainsi que trois des émeutiers.

Pour nous enfants de la guerre d’Algérie encerclés par de hauts barbelés et soumis à la loi militaire du couvre-feu, les paysages n’existaient qu’en France, on les imaginait à l’aide de poésies apprises à l’école où la nature sentait l’odeur des foins ou bien s’incarnait dans des paysages enneigés de montagne que nous trouvions particulièrement exotiques surtout au moment des fortes chaleurs. La guerre nous avait coupés de la nature et nous arpentions sans cesse les rues de notre quartier où les visages, les corps, les voix tenaient lieu de paysages à scruter. Les échappées à la mer étaient rares, les familles qui avaient une voiture étaient peu nombreuses. En prenant la route de Philippeville, on risquait de tomber sur des embuscades. Cet enfermement urbain est sans doute la raison pour laquelle je me souviens si bien de la cartographie des rues de mon quartier qui avaient pour nom la rue Thiers, la rue Chevalier, la rue des Cigognes adossée à la place des Galettes et entourée de ruelles étroites. Mais les rues qui nous faisaient vibrer tant il s’y dégageait de la sensualité et de la vie, s’appelaient la rue de France et la rue Caraman (on faisait Caraman). Le nombre des cafés y était important. Il se trouvait pas moins d’une trentaine de cafés qui appartenaient à des juifs tous situés à la rue de France, principale rue du ghetto. La rue Caraman était étroite et allait de la cathédrale marquant la limite du quartier juif jusqu’à la place de la Brèche où nous étions certain de se retrouver autour d’une glace au citron, le « créponnet ».

La musique et le cinéma

A quelques mètres de mon domicile, rue de France se trouvait le cinéma Le Petit Vox qui appartenait au père de Raphaël Draï qui nous a fait aimer l’Amérique par sa programmation de films. On pense toujours à l’Algérie soudée dans un lien entre la France et l’Algérie comme si c’était le seul couple géographique possible. C’était sans compter sur le cinéma. Le film à grand spectacle Les dix commandements en 1956 avec Charlton Heston dans le rôle de Moïse et Yul Brynner dans le rôle du pharaon Ramsès fut un énorme succès, d ans ce péplum, le passage de la mer rouge faillit provoquer une émeute à Constantine. L’arrivée du cinémascope favorisait le succès de productions coûteuses, des films aux couleurs somptueuses aux mises en scènes spectaculaires projetés sur grand écran panoramique. Le cinéma exportait le rêve américain et le modèle de l’Américan way of life. L’Amérique fascinait mes parents, elle représentait la modernité, la jeunesse, une terre d’accueil pour les Juifs victimes de pogroms mais surtout ils associaient l’Amérique au débarquement de 1942 qui les avait libérés du nazisme qui les aurait conduit à la déportation et à la mort. Au Petit Vox, je découvris Elisabeth Taylor, Rita Hayworth, Ava Gardner, Lana Turner, Marlon Brando, James Dean, les westerns et bien sur les films de Laurel et Hardy ou encore de Charlie Chaplin que l’on projetait à la maison de ma grand mère maternelle Rina. Plus tard, j’appris que ce fut l’accord Blum Byrnes (secrétaire d’Etat du Gouvernement Truman) qui le 28 mai 1946 autorisa la diffusion des films américains dans les salles de cinéma français. C’est au Casino situé dans le quartier européen qu’on a vu Tirez sur le pianiste, A bout de souffle et surtout les Quatre cent coups en 1959 de François Truffaut qui deviendra à Paris un de mes cinéastes préférés.

A Caraman, la beauté des jeunes femmes et surtout leur élégance étaient frappantes. La presse féminine diffusait les canons esthétiques de la mode avec Le Petit Echo de la Mode Modes et Travaux et pour les histoires de cœur, on lisait Confidences et Bonne Soirée. Les patrons de ces revues étaient découpés et copiés, ma mère et mes tantes voulaient être habillées à la mode parisienne par d’expertes couturières comme madame Zerdoun qui habitait dans notre immeuble. La rue était colorée grâce au maquillage des femmes qui n’hésitaient pas aussi à porter les cheveux rougis au henné ou se décoloraient en blond platine sous l’influence de Jane Mansfeld, star américaine qui plaisait beaucoup à nos cousins en raison de ses fastueuses formes et de sa blondeur exotique qui disqualifiait en terre d’Algérie, nos cheveux bruns frisés.

Les rues de notre quartier étaient bruyantes. Les « jukebox » des cafés hurlaient les chansons de Dalida ou de Dario Moreno. Les femmes de mon quartier jouaient un rôle de médiatrice des goûts musicaux et des coutumes dans le passage entre la culture juive d’Algérie et la culture européenne. Marthe écoutait Maurice Chevalier, Charles Trenet ou Tino Rossi. Elle dansait le charleston et au moment des tanias (fiançailles), dansait à l’orientale avec un foulard sur le rythme de la musique arabo-andalouse. Elle aimait tout particulièrement écouter Raymond Leiris juif natif de Constantine (1912-1961) appelé en signe de respect « Cheikh Raymond ». Il chantait en arabe de la musique arabo- andalouse (le malouf constantinois). L’assassinat de Raymond d’une balle dans la nuque à la place Négrier le 22 juin 1961 suscita désespoir et incompréhension dans notre quartier tant le poète chanteur de ma ville était aimé et respecté par tous. Son assassinat donna le signal de l’exode de la population juive de Constantine et signa le départ d’une communauté vieille de plusieurs millénaires.

A la modernité si française de l’espace public et de ses immeubles haussmanniens, se surimposait la dimension arabe de mon quartier avec ses ruelles étroites où se trouvait le hammam avec son énorme porte de bois surmontée d’un anneau métallique et où nous étions malaxés par nos mères en « foutas » dans le bruit assourdissant des baquets d’eau. Cette attention portée aux corps et aux voix n’est sans doute pas étrangère au choix de mon sujet de thèse d’histoire portant sur les livres interdits de l’Enfer de la Bibliothèque Nationale où j’ai examiné les figures du désir et du plaisir des années 1800 à 1914. Dans ce fonds de livres censurés pour outrage à la morale publique, après les libertines ou les héroïnes romantiques qui peuplaient ces livres écrits majoritairement par des hommes, j’ai découvert les représentations de l’exotisme de l’Orient avec les descriptions du corps de la Juive ou du Juif « oriental » ou encore le corps de l’Arabe et de l’Indochinois La violence de cette littérature xénophobe et raciste a provoqué un choc. « L’Enfer » (la réserve des livres précieux) de la Bibliothèque Nationale où je pensais découvrir la fameuse « gauloiserie » française, m’a conduit à censurer certains textes dans ma thèse d’histoire. Marquée par l’esprit de la génération libertaire de 1968, l’auto censure de ce matériau littéraire ne s’est pas faite sans tension. J’ai compris qu’il me fallait travailler l’Histoire dans toute sa complexité en rendant compte également du discours du censeur de l’écrit pornographique de la République partagé entre Ordre et Liberté au moment où étaient promulguées les lois de la liberté de la presse de Juillet 1881.

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