Femmes juives d’Algérie : émancipation et transmission - TRANSMISSION MATERNELLE : Une culture de l’oralité

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TRANSMISSION MATERNELLE : Une culture de l’oralité

Une grande énergie

Ma mère nous a transmis le sens du travail. Elle était tout le temps en mouvement et son labeur incessant contredit les discours et représentations stéréotypés tenus sur la « femme orientale » et sa prétendue indolence. Marthe a toujours travaillé sans relâche et se moquait des « flessins » (les filles molles qui se laissaient vivre ou pire encore ne savaient rien faire de leurs dix doigts). A Sartrouville où elle habitait en 1964, elle continuait de dire « Je turbine » en nous parlant de son labeur à l’usine Peugeot de La Garenne Beuzons en banlieue parisienne où elle travaillait à la chaîne.

Née en 1918 à Constantine, Marthe avait à peine seize ans à la mort de son père. Elle reprit avec courage l’activité de son père pour faire vivre sa famille en tenant la bijouterie indigène de la place des Galettes. J’ai pris conscience en examinant son itinéraire, qu’au fond, j’avais commencé à travailler au même âge qu’elle. Marthe était fille de bijoutier dont la spécialité était le filigrane, son oncle Haïm était un artiste en orfèvrerie qui fabriquait le fameux bracelet serpent que les jeunes filles juives de Constantine recevaient au moment de leur mariage et que je transmettrai à mon tour à ma fille Claire. Après ses journées de travail à la bijouterie, Marthe faisait avec ses sœurs jusque tard dans la soirée de la « ktena », à savoir de longues chaînes d’argent formées de toutes petites rondelles qui étaient soudées au chalumeau pour être vendues aux femmes indigènes de son quartier ou au marché de la commune de Saint- Arnaud près de Sétif, connu pour la qualité de son agriculture. Ma mère illustrait par son métier les structures socio-professionnelles de la judaïcité algérienne. En 1931, l’artisanat et le commerce occupaient 55 % des actifs tandis que journaliers, manœuvres et domestiques constituaient les couches les plus populaires et les plus pauvres. Pendant l’époque ottomane, les Juifs étaient artisans et surtout commerçants et jouaient un rôle quasi exclusif dans les échanges commerciaux.

Plus tard, avec les progrès de la scolarisation, les juifs d’Algérie ont eu accès aux emplois de bureau, si possible dans la fonction publique où le salaire régulier et assuré remplaça alors la précarité des petits métiers. En Algérie, dans la fonction publique, les Juifs occupèrent le plus souvent des emplis subalternes, les postes-clés étant surtout réservés aux français métropolitains. Sous Vichy, le régime internait les soldats juifs d’Algérie à Bedeau, au Sud de Sidi Bel Abbes où la neige et les étés torrides se succédaient, les insultes antisémites, les coups et à la prison faisaient de ces hommes des internés politiques. Les femmes ont fait vivre la communauté. Elles ont aussi fait face au moment de l’abolition du décret Crémieux d’octobre 1941, œuvre du ministre de l’Intérieur Marcel Peyrouton, qui fit apposer la motion « juif indigène » sur leur carte d’identité. Ce statut privait leurs enfants d’école, excluait leur père et époux de la fonction publique, installait un numerus clausus rigoureux (2 %) aux professions libérales, avocats, médecins, pharmaciens, dentistes et sages-femmes.

Le monde de nos mères juives d’Algérie me paraissait écrasé sous le poids de lourdes charges familiales et domestiques. Dans notre quartier les femmes passaient d’une maison à l’autre dans une intense relation de voisinage pour préparer les « tanias », les mariages ou les deuils. Les Chicheportiche se rendaient chez les Bouchara qui se rendaient chez les Guedj ou encore les Attia chez les Bouchoucha….Tout le monde se connaissait dans le quartier et nos mères disaient :« On s’aide ». Chez nous, chaque repas demandait un long travail de préparation avec la « cacherouth » (lois alimentaires en conformité avec celles de la Torah). Ces plats étaient dits dans la langue arabe, langue de l’intimité et des réjouissances, langue adorée et reléguée dans la sphère privée. Je ne peux résister de citer ces plats comme un poème du souvenir, (kémias, meguena, slata mechouya, tjari tematem, couscous à la viande, fitna aux cardons, cigares aux amandes, tamina). Je me souviens des « kaouas » (les petites pâtes) que les femmes de ma famille roulaient avec une agilité extraordinaire, des boulettes, du pain tressé, du couscous roulé dans la « kesra » en bois d’olivier où on pétrissait la pate du pain. Elles faisaient aussi les petites couronnes, les « makrout » les cigares, elles badigeonnaient les gâteaux au jaune d’œuf qu’il fallait porter au four au coin de la rue Thiers sur de grands plateaux très lourds de tôle noire. Elle cuisinait les plats traditionnels au moment des fêtes religieuses mais faisait très bien la cuisine française et le repas du dimanche s’achevait invariablement par sa célèbre tarte au citron. J’ai compris bien plus tard que ces femmes avaient porté la vie communautaire en préparant les plats qui accompagnaient toutes les fêtes religieuses du quartier. La cuisine avait été le lien de transmission de la religion. Ainsi se renforçait le cercle élargi de la famille comme fondement de la transmission des coutumes où l’identité juive s’inscrit d’abord par la mère, gardienne de la vie.

Pour ma mère, on était Juif de naissance, de milieu et de façon totalement évidente. Les femmes du quartier veillaient à l’enseignement religieux de leurs jeunes fils en les conduisant le jeudi et le dimanche au Talmud Torah (textes fondamentaux du judaïsme rabbinique) pour apprendre l’hébreu et les préparer à leur Bar-Mitzvah. Ce rite par lequel le jeune garçon juif marque sa majorité à 13 ans, demandait beaucoup de préparation ; aucune erreur n’était permise ce jour là dans la lecture du texte hébreu de la Torah. Ainsi, les garçons n’avaient pour ainsi dire aucun jour de vacances ; ils suivaient le jeudi, le dimanche et les grandes vacances l’enseignement au Talmud et le reste de la semaine, ils se rendaient à l’école de la République y compris le samedi (jour sacré du shabbat). Les lois de la laïcité de Jules Ferry adoptées en 1881-1882 étaient sacrées pour les Juifs d’Algérie qui fréquentaient majoritairement l’école publique. Sous Vichy, cette même école avait exclu les enfants juifs en promulguant des lois antisémites.

Je n’ai pas appris à cuisiner à Constantine les plats difficiles de ma mère et je ne sais pas faire de la pâtisserie orientale. En cherchant les connexions cachées transmises par l’héritage maternel, je me rends compte que j’ai refusé, perpétué et transformé l’adage de ma mère où le « on s’aide » est devenu à Paris « on lutte » pour demander plus d’égalité dans le mouvement d’émancipation des femmes dans le sillage du combat féministe de la génération de mai 1968. J’ai choisi pour creuser cette histoire des femmes Michelle Perrot comme professeur de thèse, spécialiste du XIXe siècle et qui fut à l’Université de Paris VII pionnière de « l’Histoire des femmes et du genre ». Ma mère et mes tantes Hélène et Clémence, les filles Zaoui étaient là le jour de ma soutenance et m’apportèrent pour le rituel pot de thèse les gâteaux de Constantine. « On s’aide », disaient-elles.

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