Femmes juives d’Algérie : émancipation et transmission - TRANSMISSION PATERNELLE

Sommaire

TRANSMISSION PATERNELLE

« Ma fille, tu écriras »

La société méditerranéenne est représentée et vécue comme une société patriarcale où domine dans l’imagerie traditionnelle la figure toute puissante du Pater Familias dont l’autorité n’est pas ou peu contestée. Désobéir au père était le plus grand péché possible et les filles bien plus que les garçons obéissaient à leur père et faisaient partie du genre humain à surveiller.

Mon père ne correspond pas dans mon souvenir de petite fille et d’adolescente à la figure tyrannique du père tout puissant. C’est lui qui m’a permis de me soustraire aux tâches ménagères que devait accomplir une jeune fille de Constantine avec son injonction « Lis » suivi de « Ma fille, un jour ma fille, tu écriras ». Elie Stora était un républicain libéral, membre de la SFIO (Section française de l’Internationale Socialiste) ouvert à la modernité. Il avait été l’ami du peintre Jean Atlan (1913-1963), résistant qui étudia la philosophie à la Sorbonne et découvrit la peinture à l’occasion de son internement à Paris à l’asile Sainte Anne où il s’était réfugié pour échapper à la police allemande. Elie Stora était né en 1909 à Khenchela, commune de l’Est algérien. Petit commerçant, il gagnait sa vie en vendant de la semoule et de la farine à Constantine qui était un grand marché de commerce des grains et le premier centre minotier en Algérie. Ce centre s’était étendu du côté de la plaine du Hamma où s’étaient installés des minotiers profitant de ses sources d’eau. Son père Benjamin Stora fut d’ailleurs minotier et il revint de la Grande Guerre amputé du bras droit, ce qui contribua à sa ruine financière, n’étant plus, selon ses fils Charles et Elie, le même homme.

Je l’attendais avec angoisse à l’heure de mes devoirs craignant qu’il n’ait été assassiné dans sa boutique comme mon oncle Echoura. Mon père se proposait non seulement de m’aider à faire mes devoirs mais de me les faire. C’était un temps privilégié où il me parlait d’histoire, de politique ou de littérature. Oui, mais quelle Histoire ?

La transmission paternelle était marquée par un antisémitisme propre à l’Algérie. La relance de l’Affaire Dreyfus en 1897 et son développement politique firent dégénérer la situation. Au lendemain de la publication du « J’accuse » de Zola, des manifestations antijuives eurent lieu dans toute la France. En Algérie, les conséquences furent bien plus terribles. Dans la seconde quinzaine de janvier 1898, comme l’écrivit Georges Clémenceau dans l’Aurore, aux cris de « Vive la France » et de « Vive l’Armée ! » on a pillé, saccage, brûlé, massacré pour « La gloire de l’Evangile ». Max Régis et ses amis, groupés autour de l’Antijuif algérien et la Ligue antijuive d’Alger se déchaînèrent. Le pape de l’antisémitisme Edouard Drumont, décida de poser sa candidature à Alger. Venu en visite au début avril, il fut accueilli par une foule en liesse. Edouard Drumont, Emile Morinaud, Charles Marchal, Firmin Faure ont été tous les quatre élus sur un programme exclusivement antisémite. « Candidats antijuifs », ils demandaient l’abrogation du décret Crémieux. Ce décret d’octobre 1870 avait sorti les 35 000 juifs de l’indigénat et fait d’eux des citoyens, à égalité de droits avec les colons. Beaucoup redoutaient qu’il puisse servir d’exemple et permette un jour d’accorder aux Arabes des droits qui signifieraient la fin de la « France algérienne ».

La guerre de 14 a joué un grand rôle dans l’ardent patriotisme de mon père et il ne cessait de rappeler qu’il était français par l’impôt du sang payé par son père dont le bras avait été amputé. On sait par les travaux des historiens de la Grande Guerre que devenir de « vrais français », confirmer sa citoyenneté dans la participation aux combats de la génération de son père, montrer ses titres et décorations faisaient la preuve de la citoyenneté. Pour ces juifs français qui préféraient alors se dénommer « israélites », la guerre a été le moment où ils ont pu se sentir pleinement français et donner sens à qu’on appelle « l’israélitisme » où s’est développé le républicanisme juif. Après la guerre, les Juifs d’Algérie comme ceux de France se sont sentis émancipés et agrégés à la nation. Sur le Monument aux morts de Constantine, on peut lire gravés les noms d’Emile Zerbib, soldat au troisième régiment des Zouaves et de Jacob Zaoui, adjudant au premier régiment des Zouaves, membres de notre famille et morts sur les champs de bataille. Dans Le livre d’or du judaïsme algérien (exposé au Musée) figurent également le nom ces deux oncles de notre famille. Henri Aboulker (1876-1957) et ses compagnons d’armes ont justifié leur initiative d’éditer ce livre au nom de leurs morts et de leurs décorés : « L’union sacrée ne survivra pas malheureusement à la guerre ; la lutte des races reprendra fatalement. Il serait bon d’être armés contre nos détracteurs et de prouver par des documents officiels et authentiques l’inanité de leurs accusations ». Le fils d’Henri Aboulker, José Aboulker, (Alger 1920-Manosque 2009), qui fut fait Compagnon de la Libération, poursuivra le combat de son père cette fois dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale en fondant dès 1940 un réseau de résistance à Alger. Dans la nuit précédant le débarquement allié en Afrique du Nord qui eut lieu le 8 novembre 1942 (opération Torch), José Aboulker et ses compagnons déclenchèrent l’occupation d’Alger avec 400 résistants pour la plupart juifs, en occupant les points stratégiques d’Alger.

Pourquoi mon père ne m’a-t-il jamais parlé de sa dénaturalisation qui l’avait renvoyé au statut « d’indigène » ? Pourquoi un tel amour de la République et sur quoi le fondait-il alors que la loi du 27 octobre 1940 portant sur le statut des juifs lui avait enlevé la nationalité française ? Pourquoi n’a-t-il jamais mentionné l’aryanisation des biens de son père ordonné par l’arrêté du 14 août 1941 ? Pourquoi ne m’a-t-il jamais parlé des camps de la mort et de la déportation qui exterminait le monde juif ashkénaze pendant la Seconde Guerre mondiale où périt la sœur de sa mère à Auschwitz ? Je remarque que mon père s’intéressait surtout aux Juifs investis dans la République des Lettres et de la politique d’une forte charge symbolique qui était porteuse d’un message de Résistance, de Justice sociale et d’Universalisme. Si les Juifs étaient vus du côté de la marge, ces hors centralité représentaient pour mon père la quintessence de la République morale. Léon Blum (1872-1950) et Pierre Mendès France (1907-1982) ces héros mythiques de la « République juive » selon la définition de l’historien Pierre Birnbaum, figuraient dans son panthéon politique. Il savait que Léon Blum cette grande figure du socialisme honnie de l’extrême droite, celle de Léon Daudet qui se déchaînait contre cet « hybride ethnique » dans l’Action Française du 2 septembre 1933, avait fondé l’Humanité en 1904 avec Jaurès et fut le premier à prendre des femmes au gouvernement à un moment où elles n’avaient pas le droit de vote. Surtout, Blum fut Président du Conseil des Ministres du Front Populaire en 1936 et avec Roger Salengro. Blum se prononça contre les pouvoirs du maréchal Pétain en Juillet 1940.

Mon père parlait davantage de Léon Blum que de Mendès France sans doute à cause du projet de loi Blum-Violette (ancien gouverneur d’Algérie) qui proposait en 1936 un ensemble de dispositions visant à ce que 20 000 ou 25 000 musulmans puissent devenir citoyens français tout en gardant le statut personnel lié à la religion. Pouvaient accéder à ce statut : - Les indigènes ayant conquis un grade dans l’armée ou certaines distinctions au titre militaire ; - les indigènes titulaires de certains diplômes d’enseignement secondaire et supérieur ; - les indigènes ayant exercé un certain temps dans la fonction publique. Ce projet que mon père approuvait, ne vit jamais le jour. Ce projet représentait pour mon père l’idée du citoyen capacitaire chère à la France du XIXe siècle qui croyait en l’idée de l’évolution de l’Homme par l’éducation.

Les Juifs de France ou plutôt son élite morale et intellectuelle portaient au XIXe siècle ce même regard sur les Juifs d’Algérie. Cette élite juive réfléchissait à l’organisation des consistoires algériens qui devait nécessairement prendre selon eux la forme d’une occidentalisation pour les faire « évoluer ». Les juifs algériens étaient invités à s’habiller à l’européenne, à envoyer leurs enfants dans les écoles israélites françaises et à abandonner les rites religieux maghrébins. En terre algérienne, les consistoires furent donc une déclinaison appliquée au judaïsme, de la « mission civilisatrice » de la France dans sa colonie. De même que l’intelligentsia française, François Guizot en tête, estimait que les musulmans ne pourraient entrer d’eux mêmes dans la modernité, mais seulement par une action civilisatrice imposée par la France conquérante, les juifs français considéraient alors que leurs coreligionnaires d’outre-Méditerranée n’étaient pas capables de se régénérer par eux-mêmes. Cette idée perdura longtemps – même lorsque les juifs « indigènes d’Algérie furent devenus français par le décret du 24 octobre 1870.

Mon père pensait que les Juifs étaient d’une certaine façon des citoyens capacitaires qui devaient toujours faire la preuve de leur citoyenneté française. Ce combat en citoyenneté passait par la lutte contre l’antisémitisme. Pour mon père, rappeler la Révolution Française constituait une arme de combat contre l’extrême droite qui niait l’esprit des Lumières et considérait les Juifs comme des « forains » et des « nomades », pensée chère aux déracinés de Barrès, figure de proue du nationalisme français développée dans sa trilogie La terre et les morts, Les Déracinés et Le roman de l’énergie nationale. La littérature était aussi pour mon père une arme contre l’antisémitisme. Il mobilisait à ce titre les écrivains juifs de culture française comme le romancier et essayiste Edmond Flegenheimer plus connu sous le nom d’Edmond Fleg (Genève 1874-Paris 1963). Il rappelait qu’Edmond Fleg avait été dreyfusard et avait combattu dans la Légion étrangère pendant la Première Guerre mondiale. Fleg avait passé ensuite sa vie à approfondir ses connaissances du judaïsme et fut l’auteur d’une vaste fresque poétique en quatre volumes : « Ecoute Israël, l’Eternel est notre Dieu, l’Eternel est un » et tu aimeras l’Eternel ».

Mémoire religieuse

Qu’en est-il de la transmission religieuse du judaïsme de mon père ? Etre Juif ne signifiait pas seulement pour mon père se battre contre l’antisémitisme sous la pression de l’ennemi qu’il voyait dans l’extrême droite. Mon père se nourrissait d’une spiritualité et d’une mystique juive propre à lui et à sa communauté. Il ne citait pas les noms des rabbins de l’Ecole rabbinique de Metz fondée en 1829 et qui formait des rabbins « modernes » pour la communauté juive d’Algérie. Il ne se sentait pas représenté par le grand rabbin Cahen qui vint à Constantine en 1865. Celui ci ne parlait pas langue du pays et considérait les Juifs de la ville comme les membres d’une « peuplade arriérée ». Ces rabbins venus de France étaient travaillés par l’idée de « l’évolution », aussi les judaïcités algériennes souhaitaient-elles choisir leurs chefs spirituels et non se les faire imposer autoritairement. Mon père aimait les rabbins de Constantine et me parlait avec respect du Grand rabbin de Constantine Fredj Halimi (ce prénom de Fredj signifie en français consolation). Ce rabbin, né en 1876, peu de temps après que l’Algérie ait reçu la nationalité française à la suite du décret Crémieux en 1870 fut le père spirituel des Juifs de sa ville où il avait exercé la fonction de rabbin pendant une soixantaine d’années.

Moshé ben Maïmon le « Séfarade » dit Maïmonide né 1135 à Cordoue dans l’Andalousie mauresque et auteur du Guide des égarés de Maïmonide faisait partie des références religieuses de mon père. Ce livre fut traduit par le silésien Salomon Munk (1803-1867) qui occupait la chaire d’hébreu et d’araméen et se consacra à l’étude de la littérature judéo-arabe médiévale. J’ai lu Maïmonide bien des années plus tard au moment où je préparais « La République des faibles, les origines intellectuelles du droit républicain ». Mon matériau d’archives consistait à lire les juristes de la Troisième République qui étaient des catholiques modernistes et libéraux. Ceux ci se retrouvaient dans une société savante nommée la Société Générale des Prisons (1873). Ils y réfléchissaient aux fondements des lois portant sur la réforme pénitentiaire. Ces modernistes, profondément opposés au déterminisme racial des médecins tenant de l’anthropologie criminelle de l’époque, citaient Saint Thomas d’Aquin (1224-1225) considéré comme un grand maître de la théologie catholique. Fidèle à la philosophie du maître, ces néo-thomistes voulaient répondre aux objections posées au christianisme par la modernité. Ce même défi se posait aux Juifs qui eux se référaient à Maïmonide, juriste et figure majeure du judaïsme rabbinique, apôtre d’un savoir juif épuré des superstitions entre inspiration prophétique et esprit rationnel.

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