L'immigration turque en franche comté. Conférence de Razihe Gunduz

La communauté turque aime la France et son modèle social. Mais les Turcs restent entre eux. Ceux qui s'intègrent, par définition on n'en parle pas.

 

Présentation :



L'immigration turque en Franche-Comté a commencé à la fin des années 1960.....pour des raisons économique. Mon Père est venu depuis l'est de la Turquie à Istanbul d'abord, en 1965, pour avoir du travail .....il a trouvé des offres d'emplois pour l'Europe...l'Allemagne, la France, la Belgique... L'objectif était : économiser, travailler beaucoup et repartir au pays, mais le court séjour s'est transformé en long séjour...


Je suis arrivée dans les années 73 avec ma maman, mes frères et ma soeur....il n'y avait rien pour accueillir les familles, pour leur intégration...... c'était difficile, tout reposait sur le rôle des parents......j'avais 12 ans...Je suis allée à l'école dans une classe d'adaptation. La plupart des mamans ne mettaient pas les enfants à l'école française de peur qu'ils ne s'intègrent et que le retour au pays soit difficile. Personne n'était là pour leur dire que l'on peut s'adapter à une autre culture tout en gardant ses racines...


Dans les familles restées en France dans les années 1985, les femmes ont commencé à sortir, à apprendre le français, à participer à la vie du quartier......puis peu à peu, c'est la naissance de nombreuses petites associations culturelles, cultuelles ou nationalistes, pour garder la culture du pays.....puis les paraboles sont arrivées avec leurs nombreuses chaines de télévision turques ... on a assisté à un énorme retour en arrière par rapport à la langue fançaise et à l'intégration....Dans les années 90 - 95, avec le retour du religieux, les femmes ont délaissé les cours de français pour les cours coraniques.


Les religions en Turquie : la plupart des Turcs sont musulmans, répartis en deux communautés. Les croyants pratiquants, les sunnites, majoritaires à 80%, qui respectent les 7 piliers de l'Islam et la communauté Alevi d'Anatolie, minoritaire et peu visible, constituée de croyants non pratiquants.


C'est par les femmes que se fait ou non l'intégration. Ce retour à la religion montre une volonté de garder et de transmettre la culture mais c'est une grande régression par rapport à l'intégration que de quitter les cours de français. L'éducation des filles et des garçons n'est pas la même dans les familles. Les filles après 16 ans quittent l'école et vont se marier en Turquie. Les garçons, eux, ont le droit de sortir.....en France la communauté est fermée sur elle même. En 95-2000, les Turcs travaillent, achètent  des commerces, mais ils se couchent turc, ils se lèvent turc : travailler, acheter, consommer c'est pour eux une intégration suffisante. Les filles ne doivent ni étudier ni travailler.


Des associations travaillent auprès des femmes turques, en France depuis 25 ou 30 ans et qui regrettent de ne pas avoir appris le français ou passé le permis de conduire, pour leur faire comprendre qu'elles font subir à leurs belles filles ce qu'elles ont elles mêmes subi : l'enfermement et l'impossibilité d'apprendre la langue et de s'ouvrir à la culture française. Qu'elles doivent permettre à leurs belles filles de vivre dans la société française, comme tout le monde.


En ce qui me concerne, mon papa nous a dit : on est en France dans un nouveau pays... Je n'ai pas complètement rempli mes bagages, j'ai laissé un peu de vide pour pouvoir mettre un petit peu de la culture française. Sa façon de voir, de nous autoriser l'ouverture a fait que nous avons eu une intégration facile. Ce n'est pas pour autant que nous avons oublié nos racines et notre culture. Les valeurs de la culture turque ont été transmises aussi. L'intégration, c'est vivre avec les autres, s'adapter, apprendre d'autres cultures, d'autres richesses


Aujourd'hui les familles turques restent entre elles Il y a une solidarité forte entre elles. Depuis plusieurs années, toujours par peur de perdre les racines, on va chercher des jeunes femmes en Turquie pour les jeunes Turcs d'ici. Pour ces jeunes femmes, la France c'est le rêve, la liberté, l'égalité. Elles ont choisi de vivre en France, elles arrivent pour y rester. Quand elles arrivent, elles suivent le stage du CAI (contrat d'accueil et d'intégration). Pendant deux jours, on les accueille dans une salle qui n'est pas adaptée, où l'on n'est même pas capables de leur offrir un thé ou un café.  Aller chercher une fille la-bas c'est payer une dette à la famille restée en Turquie, à laquelle on avait promis de revenir avec de l'argent. Là bas, on leur fait beaucoup de promesses, appartement, argent...mais à l'arrivée en France, c'est un double choc pour elles : "elles arrivent dans un pays qu'elles ne connaissent pas et on leur met le voile alors qu'elles ne le portaient pas là bas, on les plonge dans une culture turque immigrée qui n'a pas changé depuis des décennies, plus traditionnelle qu'en Turquie et qu'elles ne connaissaient pas là bas" (propos d'une jeune femme en CAI)


Quand elles arrivent en France elles n'ont pas de logement, souvent même pas de chambre et sont obligés de vivre avec la belle famille et d'être à son service. Dans le cadre du CAI, elles ont l'obligation de suivre les cours de Français mais elles ne peuvent souvent pas venir. Tous les prétextes sont bons pour que la jeune femme reste à la maison, le temps que la belle famille transmette sa culture, sa religion, et fasse revenir le fils dans le foyer de la belle mère. Très souvent, on ne peut rien faire pour aider ces jeunes mal dans leur peau car tout dépend du mari et de la belle famille : elles sont venues dans le cadre du regroupement familial, leur carte de séjour en dépend, elles peuvent donc être renvoyées en Turquie. Or elles ne peuvent pas retourner en Turquie car elles seraient rejetées par leur propre famille qui leur reprocherait de n'avoir pas été une bonne épouse ou une bonne belle fille.


La communauté turque aime la France et son modèle social. Mais les Turcs restent entre eux. Ce n'est pas une généralité et ceux qui s'intègrent, par définition on ne les voit pas, on n'en parle pas.
C'est difficile d'avoir des chiffres : en 2005, il y avait 350 000 Turcs en France dont 10 000 en franche-Comté. On parle d'une baisse de la population turque mais elle est sans doute due aux naturalisations, notamment des jeunes hommes qui ne veulent pas faire leur service militaire car cela est mentionné sur le passeport et conditionne les retours en Turquie.


Ce qu'il faudrait faire :
- aller voir les responsables d'associations. On ne les connait pas, il faut travailler avec eux, avancer avec eux
- travailler aussi avec les enseignants de turc missionnés par l'état turc et qui n'ont pas de liens avec l'éducation nationale française, pour qu'ils parlent aussi de l'intégration : dans les cours, ils transmettent l'histoire de la Turquie, mais rien sur le pays d'accueil, sur la migration. Aujourd'hui la 3ème génération a 20 ans et la plupart vont rester. C'est essentiel que parents et enseignants ouvrent à une autre culture, une autre langue, à la diversité culturelle.. Moi j'ai plusieurs cultures, plusieurs langues, je suis plusieurs personnes à la fois! - travailler avec les mairies, les préfectures pour demander aux associations et aux enseignants de travailler ensemble pour transmettre l'idée que s'intégrer ne veut pas dire oublier ses racine
- montrer l'importance du rôle des parents et des conditions d'accueil


Aujourd'hui, la 1ère génération a 60- 70 ans et est retraitée. C'est maintenant qu'elle se rend compte qu'elle a besoin de connaitre le français et qu'elle regrette de ne pas l'avoir appris.
La religion se pratique plus ici qu'en Turquie. Beaucoup de jeunes filles sont mariées à l'âge de 16 ans. Quand leur belle soeur arrive de Turquie, elles sont d'accord avec leur frère et leur mère pour lui imposer le voile. les jeunes turques nées en France portent de plus en plus le voile
Comment comprendre ceci dans une Turquie laïque depuis Kémal en 1923?
L'islamisation est plus forte chez les émigrés en Europe qu'en Turquie. Exemple des tenues vestimentaires.


réponses à des questions :
- la responsabilité du pays d'accueil : comment mieux accueillir? Comment se rapprocher les uns des autres?
Non seulement il faut vouloir s'intégrer, mais aussi il faut que le pays d'accueil nous accepte. Avoir la possibilité d'apprendre le français et un métier en même temps, c'est déterminant. Faut il interdire le voile? Ces femmes ont envie de s'intégrer, il faut les accepter, ne pas les rejeter : elles ont assez de mal comme cela avec leur famille et leur voisinage, souvent plus ou moins consciemment obligées de porter ce voile : si on les rejette, où vont elles aller? Il faut leur laisser le temps d'enlever le voile.
- Les jeunes filles doivent elles se marier avec un Turc? Elles n'ont pas le droit de se marier avec un non musulman, c'est un interdit coranique.


- sur l'enseignement du turc à l'école : témoignage sur les parcours différents de ses deux filles


- sur l'origine sociale des migrants : pour la plupart ce sont des paysans venus soit directement de leur village d'Anatolie soit via une grande ville comme mon père.
Anatolie orientale? Kurdistan? Il y a beaucoup de Kurdes, venus pour raisons économiques, et aussi plusieurs milliers de réfugiés politiques
Et les Alévis? C'est dans les pays européens que les Alevis ont pu dire qui ils étaient. Ils sont laïcs, ont une philosophie de la tolérance et de l'égalité homme-femmes, n'ont pas besoin de lieux de prière....pour eux et les Kurdes, l'intégration est plus facile.

Conférence donnée le 2 mars 2010 à l'Université ouverte de Franche Comté, dans le cadre du cycle "migration, émigration, immigration à l'époque contemporaine".
Son recueilli par Claude Gouin, journaliste à Radio Campus.

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