Italiens dans la Résistance franc-comtoise

On est frappé par la profondeur du nationalisme français de certains immigrés, italiens et espagnols. Ce patriotisme ardent dans ses manifestations offre à la Résistance un terreau de choix.

Ultra-nationalisme et ultra-militantisme, des formes vives de nationalisme
Pierre Mosini, par exemple, fils d’un émigré piémontais installé près de Besançon en 1897, n’entretient aucun lien avec l’Italie. Le père déjà avait totalement coupé ses racines, refusait de fréquenter des Italiens et, entrepreneur de maçonnerie, s’abstenait de les héberger. Pierre Mosini se réclame d’une société d’ordre et témoigne toujours d’un nationalisme intransigeant, celui d’une famille fière d’avoir été plus patriote que d’autres : sur six fils Mosini, deux sont Prisonniers de guerre et quatre se lancent dans la Résistance.
On peut observer des réactions similaires chez Angelo Moreno (né à Dole en 1925), fils d’un immigré espagnol installé en France en 1920. En 1939, il se bagarre avec les Français contre les enfants réfugiés espagnols qui envahissent sa maison où ils viennent demander assistance. Et nous pourrions évidemment multiplier les exemples de ceux pour lesquels le rapport entre mère patrie et nation adoptive n’est pas qu’une question de profondeur de champ: pour eux, l’horizon est limité à la seule France.

Un militantisme aigu
Il ne suffit pas de dire qu’un certain nombre d’immigrés rejoignent les rangs de la CGT ou du PCF, encore faut-il observer qu’ils y jouent parfois un rôle prépondérant A l’ardeur du patriotisme des uns répond la fougue du militantisme des autres. Revenons sur le cas de Pierre Lana. Avec sa femme Mine (elle-même fille d’un émigré économique italien) il tient le “Café des Arts”, qui sert de permanence aux communistes d’Audincourt (pays de Montbéliard) ; s’y retrouvent aussi, en habitués, les Italiens non militants mais sympathisants. C’est notamment chez Pierre Lana que sont dactylographiés et tirés les premiers tracts clandestins communistes de 1940 et 1941 (il est même initié à la langue française par sa femme). Cette activité est repérée par la police française qui saisit le matériel à leur domicile en mars 1941, ce qui n’empêche pas la famille de continuer le tirage au Café des Arts jusqu’en juin 1941 ! Un simple énoncé des noms des premiers résistants communistes du Doubs montre le rôle essentiel joué par l’immigration italienne dans la reconstitution du parti communiste français : Lana, Bencetri, Gualdi, Caverzacio, Pintucci, Socié-Lorenzjni, Piova, Minazzi dans le pays de Montbéliard, Fabrizi à Besançon...

Une affaire de famille
Plus souvent que les autres, les Italiens entrent par familles entières dans la Résistance. Nous avons déjà évoqué le cas de la patriotique famille Mosini, Celui des Lana n’est pas moins exemplaire. Si la famille d’origine d’Aline Lana ne s’engage ni dans le militantisme des années 1930 ni dans Résistance, au contraire la famille qu’elle a fondée s’y lance à corps perdu, à l’instigation de Pierre, son mari, finalement arrêté le 22juin 1941 par les Allemands précédés par la police française. Il est interné et déporté à Auschwitz (Convoi des 45 000) dont il ne reviendra pas. Le fils Serge est arrêté en avril 1942 à l’âge de 14 ans, pour distribution de tracts, puis le 1er juillet il est envoyé en maison de redressement par la section spéciale de la Cour d’appel de Besançon. Aline Lana est elle-même victime d’un internement administratif qui, en septembre 1942, la conduit à Ecrouves . De la même manière, les Bencetti de Bethoncourt se lancent en famille dans la Résistance distribution de tracts puis action armée jusqu’en septembre 1942. La répression que les Allemands exercent alors contre les militants communistes à l’occasion de leur célébration du 150e anniversaire de la bataille de Valmy amène l’arrestation du père (émigré en 1924) et de deux de ses fils ; le troisième, Emile, continue la lutte jusqu’à la Libération.[...]

Type d’engagement
[...] Les tracts communistes - ou les discours du général de Gaulle - que distribuent Oreste Pintucci, Emile Bencetti et les autres n’ont rien à voir avec l’Italie, pas plus que Combat|Journal clandestin rédigé par le réseau de résistance Combat et distribué essentiellement en zone libre. ou Défense de la France|Journal clandestin qui deviendra après la guerre France-Soir distribués par les frères Zanada ou Mosimi. Les tracts que tape et ronéotype Pierre Lana n’évoquent même pas la mère patrie. Nous ne repérons pas davantage de spécificité dans la nature de l’engagement militaire et dans l’itinéraire d’un Emile Bencetti qui est, à cet égard, révélateur. Distributeur de tracts de 1940 à 1942, il entre alors en contact avec le groupe FTP (Les Francs Tireurs et Partisans). “Valmy” créé au Printemps 1942 par Fabien pour impulser en Franche-Comté sabotages et attentats. Le groupe dispersé Emile Bencetti se rattache à l’automne 1943 au réseau britannique SOE (Le Special Operations Executive - Direction des opérations spéciales). Stoclcbroker par l’intermédiaire de Joseph Maetz (ancien secrétaire du syndicat CGT du Gaz). Le départ de ce dernier pour l’Angleterre en mars 1944 l’oblige à rechercher de nouveaux contacts : il entre au groupe sédentaire “Freddy Drouin”, formation FFI (Les Forces Françaises de l'Intérieur) du Pays de Montbéliard spécialisée dans l’action de guérilla. Au cours de son périple, Emile Bencetti a l’occasion de pratiquer les formes les plus diverses de l’action : sabotage industriel, destruction de pylônes, constitution de maquis. Certes son groupe comporte plusieurs Italiens mais son itinéraire n’a rien de spécifiquement italien ; marqué par les aléas de la Résistance, c’est le parcours d’un combattant acharné à se battre et qui le fait dans les trois grandes formations de la Résistance en France FTP, SOE et FFI.

In « Italiens et Espagnols en France 1938-1946 » sous la direction de Pierre Milza et Denis Peschanski. Colloque international, Paris, CNRS, 28-29 novembre 1991.

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