Note historique : les "troupes coloniales" en 1914 et en 1945 - Quelques points en guise de conclusion

Sommaire

Quelques points en guise de conclusion
* NON, Sénégalais et Maghrébins n’ont pas été « envoyés au massacre » plus que les métropolitains. Pas moins non plus. Ils subirent 15 % de pertes environ en 1914-1918, comme les soldats nés en France. Autour de 5 % en 1943-1945, comme les métropolitains.
* OUI, l’avancement des indigènes était plus lent que celui des Européens, et un « plafond de verre » les empêchait pratiquement d’accéder aux grades d’officier. Un Européen mettait deux ans en moyenne pour passer du grade de sous-lieutenant à celui de lieutenant. Un Maghrébin mettait six ans. Cette situation injuste blessait profondément les combattants africains.
* MAIS ce fait n’excluait pas une vraie fraternité d’armes entre métropolitains, pieds-noirs et musulmans au sein des troupes coloniales. L’historien pied-noir Jean Pélégri a écrit : « Trois ans de gamelles, de boue, de périls partagés, des compagnons morts ici ou là en Italie, sur les côtes de Provence, en Franche-Comté, dans les plaines d’Alsace : la fraternité des armes, au risque de faire sourire certains, n’est pas une vaine expression quand la guerre paraît juste ». Beaucoup de gradés européens étaient choqués par les inégalités dans les rythmes d’avancement.
* OUI, on a énormément écrit, parlé, filmé, à propos du 6 juin 1944, et trop peu à propos des combats d’Italie et du débarquement du 15 août. Leclerc et Jean Moulin ont éclipsé Juin et de Lattre. L’épopée de la 2e DB et celle de la Résistance intérieure ont éclipsé les durs combats menés par l’armée d’Afrique.
* NON, on n’a pas « occulté » volontairement le souvenir de la contribution des « indigènes » à la libération de la France. En 1945-1955, les livres, recueils de photos, bandes dessinées (voir le remarquable La Bête est morte, de Calvo) exaltaient même cette contribution. Il est vrai qu’il y eut ensuite, dans les années 1960-1980, une phase de silence, d’oubli, spontanée, sans doute liée aux guerres de décolonisation. Ni les jeunes États, qui se séparaient de la France, ni les Français, blessés par leurs défaites coloniales, n’étaient enclins à évoquer une époque de fraternité devenue momentanément illisible. Mais ensuite, après 1990 environ, ce souvenir a ressurgi, porté par le travail des historiens, et sollicité par  la demande mémorielle des jeunes issus de l’immigration (symbole : en 2006, le succès et le grand écho du film de Rachid Boucharef, Indigènes).
* OUI, les anciens combattants rentrant dans leur pays en 1945 ont très souvent été déçus. Écoutons encore Jean Pélégri : « Au retour, pour les Algériens, après cette grande épopée, ce fut le retour à zéro, la non-citoyenneté, quand ce n’était pas, comme dans le Constantinois, les armes retournées contre eux. Un sang versé pour rien, des morts inutiles et, à tout jamais perdue, la dernière chance de vivre ensemble. » Même déception pour les Sénégalais, démobilisés en hâte en octobre-novembre 1944, livrés à eux-mêmes, touchant des arriérés de soldes qu’ils contestent. Un régiment est rapatrié de force au Sénégal, au camp de Thiaroye, où l’agitation continue. Le 1er décembre, les troupes de maintien de l’ordre tirent. Il y a plusieurs dizaines de morts.
* OUI, le gel (la « cristallisation ) à leur niveau d’alors des pensions versées aux anciens combattants et anciens militaires des pays accédant à l’indépendance (loi française du 26 décembre 1959) a créé une situation choquante d’inégalité entre Français et citoyens des anciennes colonies. À la suite de l’émotion suscitée par le film Indigènes, la « décristallisation » entamée un peu avant 2006 a été accélérée. Fin 2006, la retraite du combattant était de 461 € par an pour un Français, 193 pour un Sénégalais, 106 pour un Tunisien, 101 pour un Algérien, 60 pour un Marocain, 38 pour un Vietnamien. Cette « retraite du combattant » ne doit pas être confondue avec la pension militaire des anciens militaires de carrière. Le problème concerne 80 000 anciens combattants et anciens soldats de 23 ex-colonies françaises. Les associations réclament que les pensions militaires soient décristallisées comme l’ont été les retraites d’anciens combattants et les pensions d’invalidité.
* Volontaires ? Enrôlés de force ? D’après l’historien Grégoire Georges-Picot, parmi les troupes coloniales qui libérèrent la Provence en 1944, la quasi-totalité des Marocains étaient volontaires, ainsi que les 2/3 des Algériens, mais seulement 1 /5 des tirailleurs sénégalais.
* Pertes totales des troupes coloniales en 1939-1945 (source : sous-secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants) : 16 000 Maghrébins et 21 500 Africains d’Afrique noire.

Pierre Kerleroux

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