Note historique : les "troupes coloniales" en 1914 et en 1945

Sommaire

Note historique sur les Maghébins, "Sénégalais" et pieds noirs engagées dans l'armée française dans les deux guerres mondiales.

Les « troupes coloniales »
L’expression est ambiguë. Elle a d’abord désigné, vers 1830-1900, les troupes françaises menant la conquête des colonies (zouaves, troupes de marines, comme par exemple l’infanterie de marine – les « marsouins »- , légion étrangère).
Puis, une fois cette conquête bien entamée, et plus encore après son achèvement, ont été créées des unités partiellement ou totalement constituées d’habitants des pays conquis : ainsi les spahis, corps de cavaliers constitué de Français et de Maghrébins ; ainsi les tirailleurs, algériens, apparus en 1856 avec la naissance du 1er régiment de tirailleurs algériens ; vinrent ensuite les tirailleurs tunisiens, puis marocains ; ainsi les tirailleurs sénégalais (venus des actuels Sénégal et Mali, mais aussi de toute l’Afrique noire française), apparus en 1857 ; ainsi enfin les goumiers marocains (un tabor, qui était à peu près l’équivalent d’un régiment, regroupait 3 ou 4 « goums » de 200 à 300 hommes chacun ; d’où le terme de goumiers pour désigner ces soldats).


En 1914-18.
Sur 7,9 millions de mobilisés dans l’armée française, on a compté 115 000 pieds-noirs et 535 000 à 607 000 indigènes d’Afrique et d’Indochine. Pour les seuls tirailleurs sénégalais (ceux qu’on appelait alors la « force noire »), 130 000 à 160 000 se sont battus en métropole. Trente mille d’entre eux y sont morts.
Les quelque 200 000 Maghrébins combattant en France ont eu 35 000 tués, et les 115 000 pieds-noirs, 22 100 tués.


Les combats de mai-juin 1940
En mars 1940, selon le ministère de la Guerre, se trouvaient en France 68 500 soldats d’Afrique noire et 340 000 soldats venus d’Afrique du Nord (maghrébins et pieds-noirs).
Lors de l’offensive allemande de mai, les tirailleurs marocains s’illustrèrent à la bataille de Gembloux en Belgique, et les spahis d’Algérie et du Maroc à la bataille de La Horgne, près de Sedan. Au total tombèrent alors 5 400 Maghrébins et 2 700 pieds-noirs.
Près de 20 000 Sénégalais tombèrent en mai-juin, dont au moins un millier massacrés en divers endroits par la Wehrmacht, « à froid », après le combat, à cause de la couleur de leur peau.


1942-1944 : Afrique du Nord et Italie
* En novembre 1942, à la suite du débarquement allié au Maroc et en Algérie, l’armée française d’Afrique du Nord, jusqu’alors fidèle à Vichy, bascule dans le camp allié. Les relations entre cette armée et les troupes gaullistes de Leclerc qui arrivent de Libye et Tunisie (et comptent elles aussi de nombreux indigènes) restent assez longtemps fraîches, malgré le combat commun contre les Allemands, rejetés de Tunisie.
* 130 000 hommes de l’Armée d’Afrique, maghrébins, pieds-noirs, métropolitains, constituèrent, sous le général Juin, le CEFI (corps expéditionnaire français en Italie), qui se battit avec héroïsme, et de lourdes pertes (6000 à 10 000 tués), au Monte Cassino et sur le Garigliano notamment, fin 1943 - juin 1944, au côté des Américains, des Anglais et des Polonais.
Le CEFI comprenait
- la 1re DMI (division de marche d’infanterie, ancienne 1ère Division Française Libre) du général Brosset,
- la 2e DIM (division d’infanterie marocaine) du général Dody,
- la 3e DIA (division d’infanterie algérienne) du général de Montsabert,
- la 4e DMM (division marocaine de montagne) du général Sevez,
- le Groupement des Tabors Marocains du général Guillaume, 
- la 9e DIC (division d’infanterie coloniale) du général Magnan,
et quelques autres unités plus petites.


15 août 1944-début 1945 : de la Provence aux Vosges
* La plupart des unités engagées en Italie participèrent au débarquement franco-américain du 15 août en Provence. De Lattre de Tassigny commande ces troupes françaises, appelées « Armée B », puis, à partir de septembre , 1re Armée française.
* Toulon et Marseille sont libérées par la 3e DIA de de Montsabert, qui remonte ensuite les Alpes par la route Napoléon, puis le Jura le long de la frontière suisse. C’est le 3e RTA (régiment de tirailleurs algériens), élément de la 3e DIA, qui libère Pontarlier le 5 septembre, puis Damprichard (où existe une « Place du 3e RTA »). Il ira jusqu’à Bussang (où existe une « Rue du 3e RTA »). Pendant ce temps, plus à l’Ouest, les Américains libéraient Lyon, Lons, Besançon, Vesoul.
* À la mi-septembre, les Allemands stabilisent le front au sud de Montbéliard-Belfort.
De Lattre, installé à Besançon, réorganise son armée, lui donne le nom de 1re Armée française, remplace les Sénégalais par des FFI engagés (c’est le « blanchiment »), mais maintient en ligne les troupes d’Afrique du Nord.
L’offensive reprend à la mi-novembre. Le Nord franc-comtois, puis les Vosges, sont libérés, au prix de grandes souffrances (l’hiver est très froid) et de lourdes pertes.
Dans la nécropole de Rougemont, dans le Doubs, sont inhumés 2 169 combattants français tombés dans la région. 1 251 sont musulmans, presque tous du Maghreb.
La 1re Armée française participera ensuite à la libération de l’Alsace, sous la neige, par un froid sibérien, face à une dure résistance allemande.
Début février, le Rhin est franchi. Le 6 mai, au moment où les Allemands cessent le combat, la 2e DIM du général Dody est au col de l’Arlberg en Autriche.


Quelques points en guise de conclusion
* NON, Sénégalais et Maghrébins n’ont pas été « envoyés au massacre » plus que les métropolitains. Pas moins non plus. Ils subirent 15 % de pertes environ en 1914-1918, comme les soldats nés en France. Autour de 5 % en 1943-1945, comme les métropolitains.
* OUI, l’avancement des indigènes était plus lent que celui des Européens, et un « plafond de verre » les empêchait pratiquement d’accéder aux grades d’officier. Un Européen mettait deux ans en moyenne pour passer du grade de sous-lieutenant à celui de lieutenant. Un Maghrébin mettait six ans. Cette situation injuste blessait profondément les combattants africains.
* MAIS ce fait n’excluait pas une vraie fraternité d’armes entre métropolitains, pieds-noirs et musulmans au sein des troupes coloniales. L’historien pied-noir Jean Pélégri a écrit : « Trois ans de gamelles, de boue, de périls partagés, des compagnons morts ici ou là en Italie, sur les côtes de Provence, en Franche-Comté, dans les plaines d’Alsace : la fraternité des armes, au risque de faire sourire certains, n’est pas une vaine expression quand la guerre paraît juste ». Beaucoup de gradés européens étaient choqués par les inégalités dans les rythmes d’avancement.
* OUI, on a énormément écrit, parlé, filmé, à propos du 6 juin 1944, et trop peu à propos des combats d’Italie et du débarquement du 15 août. Leclerc et Jean Moulin ont éclipsé Juin et de Lattre. L’épopée de la 2e DB et celle de la Résistance intérieure ont éclipsé les durs combats menés par l’armée d’Afrique.
* NON, on n’a pas « occulté » volontairement le souvenir de la contribution des « indigènes » à la libération de la France. En 1945-1955, les livres, recueils de photos, bandes dessinées (voir le remarquable La Bête est morte, de Calvo) exaltaient même cette contribution. Il est vrai qu’il y eut ensuite, dans les années 1960-1980, une phase de silence, d’oubli, spontanée, sans doute liée aux guerres de décolonisation. Ni les jeunes États, qui se séparaient de la France, ni les Français, blessés par leurs défaites coloniales, n’étaient enclins à évoquer une époque de fraternité devenue momentanément illisible. Mais ensuite, après 1990 environ, ce souvenir a ressurgi, porté par le travail des historiens, et sollicité par  la demande mémorielle des jeunes issus de l’immigration (symbole : en 2006, le succès et le grand écho du film de Rachid Boucharef, Indigènes).
* OUI, les anciens combattants rentrant dans leur pays en 1945 ont très souvent été déçus. Écoutons encore Jean Pélégri : « Au retour, pour les Algériens, après cette grande épopée, ce fut le retour à zéro, la non-citoyenneté, quand ce n’était pas, comme dans le Constantinois, les armes retournées contre eux. Un sang versé pour rien, des morts inutiles et, à tout jamais perdue, la dernière chance de vivre ensemble. » Même déception pour les Sénégalais, démobilisés en hâte en octobre-novembre 1944, livrés à eux-mêmes, touchant des arriérés de soldes qu’ils contestent. Un régiment est rapatrié de force au Sénégal, au camp de Thiaroye, où l’agitation continue. Le 1er décembre, les troupes de maintien de l’ordre tirent. Il y a plusieurs dizaines de morts.
* OUI, le gel (la « cristallisation ) à leur niveau d’alors des pensions versées aux anciens combattants et anciens militaires des pays accédant à l’indépendance (loi française du 26 décembre 1959) a créé une situation choquante d’inégalité entre Français et citoyens des anciennes colonies. À la suite de l’émotion suscitée par le film Indigènes, la « décristallisation » entamée un peu avant 2006 a été accélérée. Fin 2006, la retraite du combattant était de 461 € par an pour un Français, 193 pour un Sénégalais, 106 pour un Tunisien, 101 pour un Algérien, 60 pour un Marocain, 38 pour un Vietnamien. Cette « retraite du combattant » ne doit pas être confondue avec la pension militaire des anciens militaires de carrière. Le problème concerne 80 000 anciens combattants et anciens soldats de 23 ex-colonies françaises. Les associations réclament que les pensions militaires soient décristallisées comme l’ont été les retraites d’anciens combattants et les pensions d’invalidité.
* Volontaires ? Enrôlés de force ? D’après l’historien Grégoire Georges-Picot, parmi les troupes coloniales qui libérèrent la Provence en 1944, la quasi-totalité des Marocains étaient volontaires, ainsi que les 2/3 des Algériens, mais seulement 1 /5 des tirailleurs sénégalais.
* Pertes totales des troupes coloniales en 1939-1945 (source : sous-secrétariat d’Etat aux Anciens Combattants) : 16 000 Maghrébins et 21 500 Africains d’Afrique noire.

Pierre Kerleroux

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