Note historique : L'Algérie depuis l'indépendance - Le modèle de développement urbano-industriel étatique

Sommaire

Le modèle de développement urbano-industriel étatique (1962-1979)

Les conséquences de la colonisation (mise à l'écart de la bourgeoisie foncière et commerçante) et de la guerre de libération (disproportion des forces militaires entre l'armée française et les maquisards algériens, ce qui a entraîné la mise en place en Tunisie et au Maroc d'une « armée des frontières » qui sera, in fine, conçue plus comme un instrument de pouvoir pour la période qui suivra l'indépendance, notamment par H. Boumédiene) explique largement la mise en place du modèle de développement algérien. La conjoncture internationale entre également en compte : dans les années soixante (les « trente glorieuses » battent leur plein), l'industrialisation est encore perçue, mondialement, comme la seule voie vers un développement accéléré, dans le monde développé (capitaliste aussi bien que « communiste »), comme dans le tiers monde. Ce choix est d'autant moins inattendu qu'il est le fait d'hommes ayant souvent une expérience syndicale ou partisane dans de grandes entreprises françaises et qu'il est approuvé par l'URSS, principal soutien à la guerre de libération algérienne.

Après trois années d'instabilité politique sous la direction d'Ahmed Ben Bella, son ministre de la défense, le colonel Boumédiene, s'empare du pouvoir le 19 juin 1965 par un coup d'état. La nouvelle instance dirigeante, le « Conseil de la révolution » où les militaires jouent un rôle prépondérant, juge prioritaire la mise en place d'un modèle de développement, la création d'institutions étatiques étant reléguée à une phase ultérieure (c'est ainsi que le code de la commune et celui de la wilaya [département] seront adoptés en 1967 et la nouvelle constitution qu'en 1976). Les modalités d'intervention du politique sont marquées par des caractéristiques particulièrement fermes qui font que l'on parle parfois pour cette période de l'histoire algérienne d'état démiurge :
- logique unificatrice quasi obsessionnelle (qui peut s'expliquer par les divisions du mouvement nationaliste avant, pendant et même après la guerre de libération),
- volontarisme, beaucoup plus marqué que dans la plupart des pays du tiers-monde,
- centralisation de la décision, le politique décide de tout : les ministres ne sont que les grands commis de l'État ; à la tête de la wilaya, le wali est un simple délégataire du centre,
- interventionnisme tous azimuts : la volonté de transformer l'ensemble du corps social conduit l'État à s'intéresser à l'ensemble des activités.

Pour les dirigeants algériens, qui se réclament d'un socialisme étatique, l'industrialisation est conçue comme un outil privilégié de transformation sociétale pour une transition vers un État-Nation moderne et développé. Ils s'inspirent aussi de la théorie des industries industrialisantes de F. Perroux et G. Destanne de Bernis. L'Algérie dispose d'un atout économique important, les hydrocarbures et, dans un premier temps, le pétrole (la production gazière ne se développera que dans la première moitié des années quatre-vingt) : la production pétrolière double entre 1962 (20M t) et 1968 (42 M t) ; la nationalisation des hydrocarbures (1971) puis le quadruplement du prix du baril après la guerre israélo-arabe de 1973 permettent une augmentation conséquente des revenus. L'Algérie peut donc se permettre des choix industriels audacieux : emploi de technologies avancées coûteuses, création d'entreprises de grande taille... Chaque branche industrielle est gérée par une société nationale monopolistique dont la totalité du capital est possédée par l'État et dont le siège social est situé dans l'agglomération algéroise, au contact immédiat des centres de décision politique. Au début de la seconde moitié des années soixante dix, l'industrialisation algérienne semble sur la bonne voie.

Dans le domaine agricole, aucune stratégie claire de développement n'a jamais été formulée, la question du statut des terres a toujours été éludée. En 1962, les domaines coloniaux laissés en déshérence par leurs exploitants européens sont occupés par leurs ouvriers agricoles qui s'organisent sur le mode autogestionnaire. En 1963, le gouvernement décrète l'étatisation des 2 300 000 hectares de terres coloniales en domaines autogérés qui font figure de géants aux côtés des 850 000 exploitations privées. Ce système sera complété en 1971 par une réforme agraire (dite « Révolution agraire ») qui aurait dû provoquer une socialisation progressive des terres privées. Mais cette socialisation n'a pas eu lieu et cette réforme n'a finalement concerné qu'un million d'hectares de terres agricoles. Dès la fin des années soixante-dix, il est évident que l'agriculture algérienne n'atteint pas les objectifs fixés : la production agricole n'augmente que faiblement alors que les besoins se développent rapidement sous le double effet de la croissance démographique et de l'amélioration du niveau de vie.

Dans le domaine sociétal, les mutations sont considérables. La population augmente à un rythme soutenu, voisin de 3% par an sur toute la période, à cause d'une natalité qui reste très forte (7 à 8 enfants par femme en moyenne) alors que la mortalité, en particulier infantile, baisse : en 16 ans (1962-1978), la population algérienne passe de 10 à 17 millions d'habitants. Son urbanisation s'accentue, surtout à partir du début des années soixante-dix : au recensement de 1977, 45% des Algériens vivent en ville. Dès l'indépendance, un effort considérable est fait dans le domaine de la scolarisation, grâce à la coopération internationale (française dans un premier temps [rôle de la FEN, syndicat enseignant à l'été 1962], puis de plus en plus moyen-orientale) : en 15 ans, le taux de scolarisation à l'école primaire double, passant de moins de 40% en 1962 à 80% en 1977, avec cependant le maintien d'une nette différence, de l'ordre de 25 points, entre garçons et filles. Un grand effort, un peu plus tardif, est également fait dans le domaine de la santé : création d'infrastructures (centres de santé, polycliniques, hôpitaux), appel à la coopération internationale et mise en place, en 1974, de la médecine gratuite dont les effets commencent à se faire sentir à la fin des années soixante-dix. En revanche, dans d'autres secteurs tels l'habitat (où l'on vit sur le mythe de l'importance des appartements vacants laissés par les Européens) ou l'hydraulique, rien n'est fait -ou si peu- et les pénuries commencent, en particulier dans les villes.

La mort de Boumédiene (30-12-1978) marque symboliquement la clôture de cette première phase de l'évolution de l'Algérie indépendante. Le bilan en est largement positif, mais des difficultés commencent à se faire jour : la croissance économique est plus faible que prévu, l'unanimité autour de l'équipe dirigeante commence à se fissurer (cela sera patent avec les difficultés du FLN à désigner un candidat à la succession de Boumédiene en janvier 1979)...

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