Note historique : L'Algérie depuis l'indépendance - Les « années noires » et la tentative de reconstruction

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Les « années noires » et la tentative de reconstruction (1992-2012)

Dès l'hiver 1992, l'Algérie s'enfonce dans une spirale de violence que rien ne semble pouvoir arrêter. Pendant ces « années noires », c'est une véritable guerre civile qui oppose l'armée aux groupes armés dont le nombre de membres s'accroît au moins jusqu'en 1995 (27 000 selon certaines estimations). Commencée contre les forces de sécurité, la violence des groupes islamistes s'étend rapidement aux civils (attentat à l'aéroport d'Alger en août 1992, assassinat d'enseignants devant leurs élèves, de femmes non voilées...). Des listes de personnes à abattre sont affichées dans certaines mosquées :artistes, universitaires, intellectuels (l'écrivain Tahar Djaout est assassiné en mai 1993), journalistes (« les journalistes qui combattent l'islamisme par la plume périront par la lame », selon le GIA -Groupe islamique armé-), militants politiques et syndicaux progressistes... Cette violence entraîne le départ en France, mais aussi dans d'autres pays (Canada...) de nombreux intellectuels et militants progressistes algériens. Le GIA décide de s'en prendre à la France, accusée de soutenir le pouvoir algérien : assassinat de 5 Français à Alger en août 1994, détournement d'un avion d'Air France en décembre, attentats en France entre juillet et octobre 1995... Le pouvoir algérien met du temps pour prendre la mesure de la situation : en 1994, il semble déliquescent, mais en 1995, il commence un rétablissement et organise en novembre une élection présidentielle qui donne une majorité nette au général L. Zéroual. A partir de 1996, la violence du GIA qui massacre les civils par centaines dessert la cause du mouvement islamiste auprès de la population qui se lance dans la constitution de groupes d'autodéfense (avec le soutien des autorités) et des autres mouvements armés qui entrent dans un processus de négociations avec le pouvoir et finissent par déposer les armes (1-01-2000), après que A. Bouteflika, élu sans opposition le 15 avril 1999, suite à la démission de L. Zéroual, eut fait adopter une loi d'amnistie par référendum. Le GIA est petit à petit éliminé (2002). Seule une dissidence (datant de 1998), le GSPC (Groupement salafiste pour la prédication et le combat, dirigé d'abord par H. Hattab, puis par A. Droukdel) qui s'attaque essentiellement aux forces de sécurité, continue la lutte armée. Très affaibli par les offensives de l'armée, il n'a plus que des actions sporadiques à partir de 2000 et choisi, en 2002, de se réfugier dans le nord du Mali. Il se rapproche de Al-Qaïda et prend en 2006 le nom de Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI). Le bilan de la « décennie noire » est dramatique : entre 60 000 et 150 000 morts selon les sources, des centaines de milliers de personnes déplacées, de multiples infrastructures détruites (établissements scolaires, administrations, usines...). Cet épisode dramatique de l'histoire algérienne laisse des traces dans la société algérienne, traces qui seront longues à se dissiper.

Pendant cette « décennie noire », l'action du pouvoir central a été principalement centrée sur la question sécuritaire, en particulier jusqu'en 1997. Du point de vue économique, la libéralisation s'est poursuivie, notamment en raison du plan d'ajustement structurel imposé par le FMI en 1994 à cause de l'endettement massif : plus de 30 milliards de dollars. Néanmoins, peu d'entreprises ont été privatisées (à l'exception du complexe sidérurgique de El-Hadjar [à proximité de Annaba], passé sous le contrôle de Mittal, et de quelques cimenteries). Par contre des entreprises nationales (textile en particulier), victimes de la concurrence des produits importés, ainsi que de nombreuses entreprises locales (communales et de wilaya) ont licencié en masse, voire ont été dissoutes, ce qui entraîne une explosion du chômage qui culmine à 30% à la fin des années quatre vingt dix. A l'inverse, les carences de l'État ont laissé d'immenses secteurs à l'économie informelle : petite industrie, bâtiment et travaux publics, circuits commerciaux illégaux... Pendant cette décennie, la population algérienne à continué à croître à un rythme élevé, certes moins soutenu que pendant la période précédente, (2,2% par an entre 1987 et 1998) en raison d'une forte baisse de la natalité, mais son évolution est géographiquement beaucoup plus contrastée, certaines régions montagneuses ayant subi une forte diminution de population à cause de la présence de maquis islamistes, alors que d'autres ont connu une forte augmentation, en particulier les villes situées à proximité de ces maquis. L'absence de maîtrise foncière, déjà réelle en 1990, s'est largement amplifiée pendant les années sombres. Jamais les villes algériennes, en particulier les plus grandes, n'ont été aussi fragmentées : la faiblesse de l'État a favorisé les transactions à la légalité douteuse et les constructions illicites en dehors des périmètres d'urbanisation ; les autorités communales ont dilapidé leur capital foncier auprès de leur clientèle... Le résultat est un éclatement de plus en plus grave des grandes agglomérations algériennes avec de nombreuses discontinuités et un mitage de l'espace péri-urbain. Par ailleurs, l'absence de préoccupations environnementales a abouti à des situations particulièrement explosives en ville où la pollution et les atteintes graves à l'hygiène collective ne sont plus acceptées par les habitants.

Au tournant du millénaire, la situation évolue rapidement en Algérie, aussi bien pour des raisons de conjoncture nationale qu'internationale. Au plan intérieur, la violence islamiste est en net recul -plusieurs groupes islamistes ont accepté l'amnistie proposée par le nouveau président, A. Bouteflika, les autres sont en voie de marginalisation, la situation sécuritaire s'améliore et le gouvernement peut recommencer à s'occuper de politique économique et sociale, et ceci d'autant mieux que la conjoncture internationale est de plus en plus favorable : les attentats du 11 septembre 2001 entraînent une plus grande compréhension de la politique intérieure algérienne de répression des mouvements islamistes et, surtout, la hausse du  prix du pétrole à partir de 1999 donne à l'Algérie des moyens financiers qu'elle n'avait jamais connu. De ce fait, les principaux indicateurs macro-économiques vont s'améliorer rapidement : sa balance des paiements redevient excédentaire dès 2001 (et elle ne cessera de l'être jusqu'à ce jour) et son budget en 2003, sa dette fond (elle représente aujourd'hui moins de 10% de son PIB) et en 2012, l'Algérie a même prêté plusieurs milliards de dollars au FMI ! Ses réserves de change dépassent les 150 milliards d'euros, soit l'équivalent de son PIB annuel, la croissance est au rendez-vous (3 à 7% par an depuis 2003) et l'inflation est maîtrisée (2 à 4% par an). Mais à l'inverse, les indice de niveau et de qualité de vie restent médiocres : l'indice de développement humain reste moyen, bien qu'en progrès (0,698 en 2011, soit le 96e rang mondial sur 187 pays, inférieur à celui de la Libye ou de la Tunisie, mais supérieur à celui du Maroc ou de l'Égypte),  le chômage des jeunes est encore élevé, un tiers de la population vit avec moins de 250 € par mois, alors que la grande bourgeoisie (issue de la caste militaire au pouvoir ou d'affaires, les deux étant fréquemment liées) vit dans l'opulence.

Dès son arrivée au pouvoir, A. Bouteflika essaie de relancer la machine économique, principalement dans le domaine de l'agriculture, des hydrocarbures et des infrastructures. En 1999, l'État lance un programme national de développement agricole (PNDA) qui concerne de nombreux secteurs (hydraulique, forêts, plantations, habitat rural, infrastructures...), grâce aux revenus des hydrocarbures : au milieu des années 2000, on constate une multiplication par 5 ou 6 de l'effort financier des années 1990. Néanmoins, malgré une augmentation de production, notamment dans le secteur des fruits et légumes, l'agriculture algérienne est très loin de satisfaire les besoins de la population et le recours aux importations reste massif. Un premier plan de relance économique de  milliards d'euros a été mis en place entre 2001 et 2004, un second de 45 milliards a été lancé en 2005, puis un troisième. L'effort le plus important est fait dans le domaine de l'habitat (près de un million de logements édifié en 4 ans) et des infrastructures :l'autoroute est ouest (Tlemcen – Oran – Alger – Constantine - Annaba) est quasiment terminée, la première ligne du métro et du tramway d'Alger fonctionnent, les tramways de Constantine et de Oran doivent entrer en service eu 2013, une douzaine d'autres lignes sont prévues, plusieurs centaines de km de voies ferrées ont été créées, des milliers d'autres sont prévus... Le rôle de l'État semble donc se limiter à la mise en place des conditions de la croissance économique par le développement des infrastructures, mais il ne semble pas que cela suffise, ainsi qu'en témoigne l'évolution de la croissance industrielle en dehors des hydrocarbures. La production de pétrole et de gaz, principal moteur de l'économie algérienne, est en augmentation constante, grâce aux investissements de la Sonatrach (compagnie nationale algérienne) et des multinationales pétrolières favorisées par une loi de 2005 libéralisant le secteur. Actuellement, les hydrocarbures représentent près de la moitié du PIB algérien contre 30% en 1992. Inversement, la production manufacturière d'État régresse et l'industrie privée n'a toujours pas pris le relais, à quelques exceptions près, tel le conglomérat Cevital, basé à Béjaïa. Quant aux investissements directs étrangers (IDE), ils restent faibles, en dehors du secteur des hydrocarbures. L'exemple de Samsung qui a installé une importante unité de production à Sétif (2009 ?) en collaboration avec Cevital reste l'exception.

La population algérienne qui garde un taux d'accroissement important (1,5% par an) malgré une nette diminution de la taille des familles (l'indice synthétique de fécondité est aujourd'hui d'environ 2,5 enfants par femme, alors qu'il était de 8 en 1970), qui est massivement scolarisée (à plus de 95%), n'a pas l'impression de bénéficier de la manne pétrolière. La mal-vie de la plus grande partie de la population entraîne des troubles sociaux localisés suivis d'une répression, puis de négociations avec l'État qui accorde des compensation financières plus ou moins importantes. Cette relation conflictuelle entre l'État et la population ne débouche pas sur une crise globale, comme cela s'est passé dans d'autres pays arabes en 2011; Certes il y eu bien une tentative d'importation du modèle tunisien début 2011, mais elle fit long feu pour deux raisons essentielles : le pouvoir -disposant de moyens financiers conséquents- n'hésita pas à augmenter notablement les salaires dans la fonction publique, exonéra de taxes les produits d'alimentation courants et renforça le dispositif d'aide à l'emploi des jeunes ; par ailleurs, le souvenir des « années noires » reste très vif dans la population qui n'est pas prête à se lancer dans un nouveau processus révolutionnaire.  Ainsi, après les années de récession et de guerre civile, le système politiquo-militaro-économique algérien semble avoir retrouvé une certaine stabilité, malgré tout ces défauts, mais est-il viable à moyen terme et est-il capable de préparer l'après-pétrole ?

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