Note historique : L'immigration portugaise en France

Sommaire

L’immigration portugaise en France est récente (la fin des Trente Glorieuses) et massive. Pourquoi cet afflux torrentiel en 1960-75 ? Pourquoi vers la France ?

Et pourquoi cette communauté de près d’un million de personnes est-elle, dans l’espace français, peu visible, peu perçue ?

 

Il y a 55 ans, les Portugais étaient 20 000 en France, 8èmes dans le classement des communautés étrangères. En 1962, ils étaient 50 000. En 1975, 759 000, soit la première communauté étrangère. En 1999, 555 000 (sans compter 236 000 binationaux).

Un peu d’histoire portugaise
On sait que le petit royaume du Portugal (moins d’1 million d’habitants !) fut, aux XVème-XVIème siècles,  le créateur d’un immense empire colonial, dont l’existence d’un monde lusophone (= parlant portugais) est aujourd’hui la trace bien vivante. Les Açores et l’île de Madère sont , dans l’Atlantique, comme des DOM-TOM du Portugal. Les Etats ou régions actuels qui sont les  héritiers de cet empire sont , en Amérique, le Brésil en Afrique,  l’Angola, le Mozambique, la Guinée-Bissau, les îles du Cap-Vert, les îles de Sao Tome et Principe ; en Asie, le Timor oriental, et deux villes où la trace portugaise s'efface,Goaen Inde et Macao en Chine.

Entré en décadence, comme l’Espagne, aux XVIIIème-XIXèmes siècles, le Portugal connut une vie politique agitée. Une république fut proclamée en 1910 ; instable, elle fut prise en main en 1928 par Antonio Salazar, qui installa un régime de dictature conservatrice et cléricale évoquant plus Pétain qu’Hitler. Ce régime dura jusqu’à la Révolution des Œillets de 1974. La population (environ 5 millions d’habitants vers 1900) était constituée majoritairement de petits paysans pauvres, donc logiquement enclins à l’expatriation.


Une tradition d’émigration
L’Eldorado des Portugais fut, pendant 4 siècles, le Brésil, où ils partirent comme colons, puis, après l’indépendance du Brésil (1822) comme immigrants.
Malgré un début d’industrialisation dans les régions de Lisbonne et Porto, le pays restait marqué par une agriculture routinière, nourrissant mal une paysannerie pléthorique. L’émigration vers le Brésil, les Etats-Unis, l’Amérique du Sud devint avant 1914 très importante. Près de 300 000 Portugais quittèrent leur petit pays entre 1910 et 1914.


Pourquoi l’explosion migratoire vers 1960 ? Et pourquoi vers la France ?
Pourquoi vers 1960 ? Parce que la natalité restait forte, alors que le développement économique interne était insuffisant, et que le Portugal restait un des pays les plus pauvres d’Europe. Parce que, à partir de 1961, le régime salazariste dut affronter trois guerres de décolonisation en Angola, au Mozambique et en Guinée-Cap-Vert, et qu’il porta, pour renforcer ses troupes en Afrique, la durée du service militaire à quatre ans. Les jeunes Portugais qui quittaient alors leur pays fuyaient donc soit la pauvreté, soit la perspective de quatre ans de guerre en Afrique, soit les deux.

Pourquoi surtout vers la France ? Parce que, même modeste, il existait déjà une communauté portugaise en France, et cela depuis que des régiments portugais étaient venus en 1916-1918 se battre dans le Nord de la France contre les Allemands. Parce que la France connaissait en 1960 une expansion remarquable, avec de gros besoins de main d’œuvre dans le bâtiment et les travaux publics, l’automobile, l’industrie en général. A joué aussi la proximité géographique. Elle aurait pu jouer en faveur du voisin espagnol, mais un vieux contentieux historique (rivalités impériales, linguistiques, souvenirs d'une union imposée en 1580-1640) a fait que les Portugais ne souhaitaient pas émigrer en Espagne.

Géographie de la migration : la zone de départ était le Nord du Portugal,entre Lisbonne et la frontière de la Galice espagnole (le Minho, Tras-os-Montes, c’est-à-dire les régions de Leiria, Coimbra, Viseu, Guarda, Braga, Vila Real, Bragança). Certains villages virent partir presque tous leurs hommes adultes. Le recensement de 1970 révéla que la population portugaise avait diminué en 10 ans, cas unique en Europe occidentale depuis la famine irlandaise de 1845-48.


Les Portugais en France
les débuts furent très difficiles. Les fortes restrictions mises par les gouvernements salaristes aux départs légaux amenèrent de plus en plus de migrants à partir clandestinement, "a salto" (en sautant par-dessus les frontières), et en recourant à des passeurs. Même si le gouvernement français décida dès 1965 de régulariser facilement ces migrants irréguliers, les Portugais, ayant tout à apprendre de la société française et ne pouvant pas compter sur une communauté d'accueil importante, restèrent, au début, en marge de la société française pour leur logement et leur insertion, même s'ils trouvèrent facilement du travail
Les nouveaux arrivants vécurent très souvent dans des bidonvilles : celui de Champigny-sur-Marne, dans la banlieue parisienne, étudié par Marie-Christine Volovitch-Tavares, comptait en 1964 10 000 habitants. Ces « années de boue », qui ne prirent fin que vers 1975, sont une période dont on comprend que les Portugais n’aiment pas l’évoquer.

Un paradoxe veut que les Portugais étaient des immigrés très désirés par le gouvernement et le patronat français, et bien acceptés par l’opinion, mais que les autorités françaises ne prirent pas de mesures spécifiques d’accueil dans leur direction, les laissant se débrouiller seuls. D’où ces débuts très difficiles, qui, explique Marie-Christine Volovitch-Tavares, expliquent probablement que « les immigrants portugais articulent de grandes capacités d’insertion dans la société française avec un « entre-soi » familial et associatif très développé ».

La situation s’améliora rapidement par la suite. La résorption des bidonvilles, l’ancrage progressif dans la société française, la révolution des œillets en 1974 (révolution pacifique faite par des militaires de gauche et qui renversa le régime salariste) suivie par la fin immédiate des guerres coloniales africaines et l’entrée du Portugal dans l’Union européenne en 1986, changèrent l’image du Portugal et des Portugais aux yeux des Européens du Nord, en même temps que s’améliorait la situation réelle tant des Portugais restés au pays que des émigrés.

Les métiers des Portugais en France.
Les hommes arrivant dans les années 60-70 étaient rarement maçons au départ, plutôt manoeuvres dans le gros oeuvre du bâtiment et des Travaux Publics. Les qualifications vinrent ensuite, si bien que le cliché du Portugais maçon et de sa femme employée de maison, arrivés tous deux en France avec leur "valise en carton", selon le titre du best-seller de Linda de Souza, a correspondu à une vraie réalité dans les années 60-80. Ces deux types de métier ont favorisé l’intégration, la familiarité avec le pays d’accueil, et un certain succès économique, le maçon étant très demandé sur le marché du travail (y compris au noir), et pouvant de plus construire sa maison ou améliorer une maison achetée peu cher, cependant que son épouse, par les liens noués avec ses employeurs dans des ménages français, se trouvait apte à comprendre plus vite les rouages et les façons de vivre de la société d’accueil. En 2000, 60% des Portugaises de France actives travaillaient comme « personnel de service aux particuliers ».
La situation évolue vite. L'analphabétisme et/ou la brièveté de fréquentation de l'école, fréquents chez les immigrés des années 60-70, ne se constatent plus chez leurs enfants. Le logement est désormais devenu massivement satisfaisant. Le pourcentage des Portugais de France qualifiés est passé de 31,1% en 1990 à 56,5% en 1999. Le pourcentage des ouvriers a chuté de 66% à 50%, celui des employés est monté de 22 à 31%, celui des professions intermédiaires de 5 à 10%, celui des cadres et professions intellectuelles de 1 à 2,5%, celui des artisans, commerçants et entrepreneurs de 4,7 à 5,7%. L’école joue son rôle intégrateur avec la seconde génération portugaise de France. Le nombre des binationaux augmente rapidement (236 000 en 1999).

La vie communautaire
Les Portugais ? Des gens peu syndiqués, catholiques, bons travailleurs, des gens sans histoire. Ces clichés, généralement positifs aux yeux  des Français de souche qui les reprennent à leur compte, ne sont pas faux, mais à nuancer, le temps passant.
Il est vrai qu’un catholicisme populaire marque la communauté ; vrai aussi  que les militants de gauche, anti-salazaristes, ont toujours été minoritaires dans une communauté plutôt conservatrice.
La vitalité de la vie associative est notée par tous les observateurs : plusieurs centaines d’associations culturelles (chants, danses, cours de langue) ou sportives, 800 peut-être, existent partout en France. Le nom de « Os Lusitanos » est familier dans beaucoup de coins de France.
Les liens avec le Portugal restent forts. Les vacances au pays, dans une maison héritée ou construite, restent la règle. Mais le temps fait son œuvre, comme pour toutes les communautés émigrées, et passer sa retraite en France près des enfants devenus français (même s’ils ont épousé un(e) Portugais(e)), est une perspective qui, chez beaucoup de sexagénaires, n’est plus écartée. D’autres préfèrent revenir définitivement au pays. C’est affaire de libre choix.

Une image positive en France
Le contentieux historique entre France et Portugal est à peu près nul. Les troupes napoléoniennes ont vite été chassées du Portugal (1807-1808), et aucun Goya portugais n’a peint l’équivalent du « Dos de Mayo ». Aucun contentieux lié à l’histoire coloniale n’existe. La proximité de deux langues latines (beaucoup plus sensible, il faut le dire, à l’écrit qu’à l’oral) et une commune appartenance au monde catholique rapprochent aussi les deux peuples.
Le tourisme a fait découvrir le Portugal à de nombreux Français. En sens inverse, les Portugais de France ont contribué à populariser en France la cuisine nationale (le bacalhau, nom portugais de la morue) et un chant populaire qui est l’un des plus beaux du monde : le mélancolique fado, dont la grande voix a été Amalia Rodrigues, et qui est maintenant illustré par Cristina Branco, Misia, Katia Guerreiro, le groupe Madredeus, Mariza.

 


 

Les Portugais en Franche-Comté
On a compté jusqu’à 1 800 Portugais à Besançon (en 1979 ; 2ème place parmi les étrangers), et ils étaient encore 922 en 1999 (3ème place derrière Algériens et Marocains). Une association portugaise existe au 10 route de Marchaux. Un Portugais de Besançon, Jacky da Costa, a écrit ses mémoires (« Mémoire de la Communauté silencieuse »), où il raconte sa vie à Barco et Covilha, son arrivée à Besançon, son engagement associatif luso-bisontin marqué par sa foi chrétienne. Il s’exprime aussi sur ce site dans une interview. Il estime à 12 000 le nombre des Portugais en Franche-Comté.
On doit noter aussi l’existence d’une active Association culturelle et sportive à Audincourt (ACSPA), de clubs de sportifs portugais à Vesoul et Belfort, d’associations portugaises à Ornans, Pontarlier, Lons, Salins, Saint-Claude, Moirans, Champagnole, Morez, Poligny, Héricourt, Saint-Loup-sur-Semouse.
Un important pélérinage rassemble des Portugais de tout l’Est de la France à Mont-Roland près de Dole, en l’honneur de Notre-Dame de Fatima. Ils étaient plusieurs milliers le 10 mai 2009.


BIBLIOGRAPHIE

  • Marie-Christine Volovitch-Tavares, «  Portugais de France, un siècle deprésence » , in  Toute la France. Histoire de l’immigration en France au XXème siècle (ouvrage collectif, BDIC-Somogy, 1998, pp.144-153).
  • Id., « L’immigration des Portugais en France, une histoire de paradoxes et de contrastes », in Travail et Politiques migratoires, Espagnols et Portugais en France au XXème siècle, Publications de l’Université Paris-X Nanterre, Cermi-BDIC-CRIIA, 2007, p.57-102.
  • Id., Portugais à Champigny. Le temps des baraques, éditions Autrement, collection « Français d’ailleurs peuple d’ici », 1995, 155 pages.
  • « Portugais de France », numéro 1210 de la revue  Hommes et Migrations , novembre-décembre 1997, 176 pages.
  • Revue Migrance, de l’association Génériques, n°15, 1999, 104 pages, Le Portugal entre émigration et immigration.

FILMS ET EMISSIONS

Histoire de l’immigration en Ile-de-France, de Caroline Glorion et JL Normandin, décembre 1993 (F2, Géopolis)

Un siècle d’immigrations, de Mehdi Lallaoui, 3 parties, 1997 (F3, Dossiers de l’Histoire)

La photo déchirée, de José Vieira, 2004 (France 2), in « Gens du Salto », double DVD de 2005

Les gens des baraques, de Roberto Bozzi, 1996, 92 minutes

Chronique d’immigrés, de Manuel Madeira, 1980, 130 minutes.

O Salto, de Christian de Chalonge, 1967, 1h 30.

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