L'immigration turque dans les travaux universitaires bisontins (1982) - Enquête sur les comportements culturels des familles turques en France

Sommaire

 

 

II. « Enquête sur les comportements culturels des familles turques en France », mémoire de maîtrise des sciences du langage de Yasemine Osman, réalisé à Besançon en 1983

D'une autre façon, Yasemine Osman s'intéresse aux problèmes du quotidien, de la vie de tous les jours pour les populations turques immigrées confrontées à une autre culture que la leur. Son mémoire cherche à saisir comment les immigrés turcs vivent en France : dans quelles mesures s'effectue leur adaptation au sein d'une culture différente de la leur?
Aussi, c'est au moyen d'une enquête accomplie auprès de quelques familles turques installées à Besançon que les grands concepts utilisés par l'auteur sont éclairés. Les notions de « culture » ou « d'acculturation » sont explicitées à la lumière de ces entretiens qui révèlent des modes de vie hérités et métissés sous l'influence, la domination (quantitative, politique, sociale...) d'un groupe humain sur un autre. La culture nous est donc donnée à voir, à travers ses représentations quotidiennes et la manifestation de ses difficultés.

1. Quelques pistes de réflexion

Yasemine Osman porte une attention particulière à la notion de « culture » qui se place ainsi au centre de son étude. Elle prend donc appui sur le travail de Claude Lévi-Strauss(4)pour qui toute culture doit être considérée comme « un ensemble de systèmes symboliques au premier rang desquels se placent le langage, les règles matrimoniales, les rapports économiques, l'art, la science, la religion ». Ainsi la culture est l'ensemble des comportements des sociétés humaines et diffère dans le temps et l'espace. Elle est apprise, acquise puis communiquée de génération en génération, de manière plus ou moins consciente. Que se passe-t-il lorsque la culture propre à des individus évolue au sein d'un autre modèle?
Les migrants turcs à Besançon vivent dans un milieu avec lequel ils ne sont pas initialement familiarisés. Au contact de deux cultures -publique et française par le travail/privée et turque dans leur foyer- la vie en France est perçue à travers le prisme de la culture d'origine.

Il s'agit de s'intéresser au processus d'acculturation, processus par lequel une culture se transforme ou se perd au contact d'une autre. Entre l'intégration où le migrant perd de sa singularité et l'assimilation où il s'adapte aux nouvelles normes d'un ensemble plus vaste tout en conservant sa particularité culturelle(5), l'acculturation provoque alors un abandon ou une déformation des formes culturelles antérieures. Selon l'enquête, les Turcs vivants à Besançon éprouvent des difficultés à définir leur identité individuelle et sociale dans la société d'accueil; l'héritage culturel n'a pas la même valeur(6)et provoque l'acceptation ou le refus d'éléments culturels en vue d'accéder à une vie meilleure. Quand bien même l'emprunt d'éléments constitutifs à la culture française marque la recherche d'un équilibre entre le mode de vie hérité et l'apprentissage de nouveaux repères, de nombreux facteurs de difficulté freinent l'adaptation des familles turques à la vie bisontine.
Essentiellement originaires de régions rurales et pour la plupart illettrés dans leur propre langue, les migrants turcs avouent, lors des entretiens, rechercher une stabilité connue auprès de la famille, des amis, des compatriotes. De plus, la religion musulmane est perçue comme le ciment essentiel de la culture d'origine qu'il faut transmettre aux plus jeunes.
En effet, les enfants arrivés très jeunes sur le sol français ou ceux qui sont nés peu après l'arrivée de leurs parents intègrent l'enquête; âgés de douze à seize ans, leurs propos sont recueillis en français (à la différence des adultes interrogés) et révèlent une entrée plus facile dans la société française. Ils en acceptent les règles sans toutefois y accéder totalement sous la méfiance et l'autorité parentale. Les niveaux d'acculturation semblent alors échelonnés et d'autant plus marqués dans les discours des plus jeunes que dans ceux des adultes. De ce fait, quelles sont les particularités de la culture turque et comment se trouve-t-elle modifiée au contact de la population française?

2. Considérations générales et résultats de l'enquête

En Turquie, la majorité de la population vit en milieu rural (les quatre cinquièmes nous dit l'auteur). Souvent, la famille (élargie à plusieurs générations) habite sous le même toit et la religion musulmane, anciennement adoptée dicte les règles du quotidien et une organisation familiale fondée sur des principes patriarcaux.
Installées en France, ces mêmes familles rencontrent plusieurs obstacles. À Besançon, leur habitat est plus réduit; logements H.L.M. de Bregille (il s’agit vraissemblablement de Clairs Soleils, note du Webmaster) et Planoise essentiellement où l'équipement mobilier et ménager est assez limité sauf pour le salon, pièce d'accueil des visiteurs qui est, de ce fait, plus décorée; le poste de télévision y côtoie une radio capable d'émettre les stations turques, et des fauteuils. Les broderies des femmes et des tapis ramenés de Turquie ornent la pièce. La revendication d'appartenance à la culture turque s'exprime par les tapisseries représentant les cartes du pays d'origine, le portrait d'Atatürk(7)est placé en évidence et, quelque fois, des drapeaux de la Turquie complètent la décoration de la pièce.
Le foyer familial est aussi le lieu de vie des femmes turques qui ne travaillent pas en dehors de leur logement (aucune des femmes interrogées n'a d'emploi salarié). Leurs initiatives sont restreintes ; elles font leur marché en groupe car la langue française est souvent un problème au quotidien et c'est à leur époux que revient le rôle de subvenir aux besoins du foyer. Les sorties sont effectuées en famille et sont surtout le fait de fêtes religieuses ou de mariages. Les femmes disent alors souffrir de leur isolement et parlent avec nostalgie de la Turquie, où elles retournent lors des vacances d'été. 
Les hommes, quant à eux, ont un emploi salarié dans divers secteurs (usines, bâtiment...) et quelques uns sont au chômage. Aussi, disent-ils se sentir coupables de ne pas pouvoir pratiquer leur religion (à cause des horaires de travail contraignants) tandis que les femmes l'exercent sans réserves dans le cadre clos de leur foyer. Les parents souhaitent unanimement enseigner les rudiments religieux à leurs enfants afin de construire une norme de vie sociale quotidienne en accord avec leur identité. On pourra noter que les familles turques effectuent une démarche auprès de la mairie de Besançon pour faire venir un imam, qu'elles se cotisent pour aménager un lieu de prière et d'apprentissage des bases religieuses pour leurs enfants et eux-mêmes.
Les plus jeunes doivent alors trouver leur place entre deux formes d'éducation dont l'une passe par le foyer familial et l'autre par le système scolaire français. Parmi eux, quelques jeunes avouent se sentir étranger tant à l'école que dans leur famille; le collège, le lycée sont vus comme des lieux plus permissifs, des lieux de liberté face au modèle familial qui veille au respect d'un mode de vie hérité d'un autre modèle. Il leur faut trouver un juste équilibre entre ces différents points de repères.
La subordination des plus jeunes aux plus âgés est respectée au sein du foyer familial. La place privilégiée accordée au fils aîné l'inscrit dans le devoir d'assurer la perpétuité de la famille. Ainsi, les jeunes filles effectuent généralement des études moins longues que les garçons car c'est à leur mari que reviendra les plus fortes responsabilités du foyer. Malgré les différences révélées par les témoignages recueillis, le désir d'adaptation de ces jeunes est bien réel même si cette volonté semble freinée par des antagonismes culturels pourtant sans cesse corrigés.

 

(4) Né en 1908, Claude Lévi-Strauss est un anthropologue et ethnologue français qui compte parmi les théoriciens de la pensée structuraliste, mouvement des sciences humaines selon lequel il existe une logique sous-jacente et complexe aux réalisations sensibles. Cette logique est la structure qui permettrait d'interpréter et d'expliciter ces réalisations.

(5) Plus rare est le phénomène de syncrétisme où les cultures se fondent et constituent un nouvel ensemble. Notions extraites du Dictionnaire de philosophie, Christian Godin, Librairie Arthème Fayard, éditions du temps, Ligugé, Poitiers, 2002 (2000), p. 29.

(6) Notons également que les Turcs furent moins liés à la France au cours de leur histoire, en comparaison des peuples d'Afrique de l'ouest, du Maghreb, ou encore d'Asie du sud-est.

(7) Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938) permet au mouvement nationaliste turc de résister aux Alliés pendant la guerre d'indépendance turque (1918-1923). Avec ses partisans, il expulse les armées françaises, italiennes , britanniques et grecques et impose un accord concrétisé à Lausanne (1923). Il dirige alors la nouvelle République turque pendant quinze années, dont la capitale est Ankara. Ses actions les plus décisives concernent la mise en place de la laïcité, le droit de vote aux femmes (1926), le développement agricole, industriel et des réseaux de communication de son pays.

 

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