Comprendre et vivre la "crise" migratoire

Une session interrégionale du mouvement « Poursuivre »
les 9-10-11 octobre 2018

« Poursuivre » est « un mouvement d'éducation mutuelle, de formation et de recherche personnelle et partagée », d'inspiration chrétienne, et qui s'adresse principalement aux retraités.

Le groupe bisontin organisait les 9-11 octobre à Montferrand-le-Château une session regroupant 120 adhérents, surtout francs-comtois et lorrains, et aussi alsaciens et bourguignons, autour du thème des migrations. De nombreux adhérents de « Poursuivre » sont par ailleurs militants ou bénévoles d'associations de solidarité avec les migrants.

Le premier jour fut consacré à l'histoire des migrations dans nos quatre régions. Pierre Kerleroux, collaborateur du Site Migrations à Besançon, rappela les 5 grands flux qui concernèrent la France depuis le XIXe siècle : dès avant 1914 ; l'entre-deux-guerres (accueil, puis fermeture) ; les Trente Glorieuses ; les années 1975-2000 (crise et mutations) ; le XXIe siècle. Nos quatre régions ont connu ces flux (italien, polonais, espagnol, portugais, maghrébin, turc), avec des spécificités dues à la géographie et à l'histoire industrielle : forte présence suisse en Alsace et Franche-Comté, présence italienne précoce, moindre présence espagnole, forte présence turque, moindre présence de l'Afrique noire. Peut-on tirer des leçons du passé ? Si l'on excepte la honteuse parenthèse de Vichy, la République a oscillé, au gré des cycles économiques (crise/reconstruction et prospérité) entre l'ouverture et des restrictions fortes à l'immigration de travail. La société française s'est-elle, elle, montrée ouverte ou hostile ? La réponse nuancée de l'historienne Marie-Claude Blanc-Chaléard n'incite pas au pessimisme : « les réflexes xénophobes du corps social émaillent de manifestations violentes ce siècle d'histoire, mais il accepte de vivre avec les étrangers, de se mêler à eux, et intègre progressivement dans sa culture les apports allogènes, discrètement dans le passé, de façon plus manifeste aujourd'hui ». Les facteurs d'intégration qui ont fonctionné dans le passé sont bien connus : le travail, l'école, le sport, le militantisme syndical et politique.

La seconde journée s'ouvrit par un exposé d'Alexandre Moine, professeur de géographie à l'Université de Franche-Comté-Bourgogne. Après un survol à travers millénaires et siècles, l'orateur analysa, à l'aide de cartes très parlantes, les flux mondiaux actuels, déterminés par les « 3 D » dans les pays de départ : développement insuffisant, démographie exubérante (la baisse de fécondité est enrayée en Afrique), démocratie absente ou fragile. Il s'est élevé contre le titre et les conclusions, qu'il juge alarmistes, du livre de Stephen Smith « La Ruée vers l'Europe ». Il affirme avec force que « l'idée d'une submersion est fausse ». Ses conclusions sont cependant pessimistes : la croissance des migrations entraîne un raidissement des Etats receveurs, qui tentent de sélectionner les arrivants ; ceux-ci se concentrent dans les métropoles, la région parisienne pour nous, d'une manière visible ; certains flux se déroulent dans des conditions dramatiques (Sahara, Libye, Méditerranée).

L'après-midi du 10 a vu se dérouler deux tables rondes réunissant des acteurs bisontins de la gestion et de l'accueil des migrants.
Les lois et les droits ont été traités d'abord. Guillaume Germain, directeur de l'OFII (Office français de l'immigration et de l'intégration) à la préfecture, a énuméré les chiffres nationaux de 2017 : 267 000 titres de séjour ont été accordés, dont 90 000 pour des étudiants, 90 000 pour l'immigration familiale, 40 000 accueillis comme réfugiés (contre 15 000 il y a quelques années), et 30 000 au titre de l'immigration professionnelle, venus avec contrat de travail. Il y avait 100 000 demandeurs d'asile, dont 40 000 l'ont obtenu, 60 000 demeurant en attente de la décision.

Annette Garcia, de la CIMADE, a rappelé le déroulement d'une demande d'asile. La demande déposée, le demandeur attend la réponse en étant hébergé en CADA (Centre d'accueil des demandeurs d'asile) et en touchant un pécule d'environ 200 euros par mois, il n'a pas le droit de travailler ; l'OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) examine la demande ; si elle est acceptée, le demandeur devient un réfugié, doté d'une carte de séjour de 10 ans ; si elle est rejetée, il peut faire appel de la décision auprès de la CNDA (Cour nationale du droit d'asile) ; si la CNDA confirme le rejet, il devient un débouté définitif, et doit quitter le territoire français. Souvent il le refuse, et plonge dans la clandestinité.

Guillaume Germain a rappelé qu'il y avait en Franche-Comté en 2011 3 à 400 demandeurs d'asile, et 2100 en 2017, soit plus que dans tout le Portugal ou toute la Tchéquie. Il a souligné qu'existe pour les titulaires d'un permis de séjour un contrat d'intégration (1300 en Franche-Comté en 2017), qui prévoit 4 à 600 heures de cours de français, ainsi que des cours sur les valeurs de la République, et d'autres sur les codes sociaux, us et coutumes de notre pays.

Philippe Petitpas, de la Boutique Jeanne Antide, a traité de l'arrivée, en nombre croissant, du Maghreb et de l'Afrique noire, de MNA (mineurs non accompagnés), dont l'intégration est difficile. Beaucoup ne sont pas vraiment mineurs.

Le parcours des migrants et leur accueil par les associations de solidarité ont été les sujets de la seconde table ronde. Après les récits de Pauline Harris, figure connue de la communauté noire de Besançon, arrivée en 2002, et de Aboubacar Conté, arrivé en 2017 après un périple souvent dramatique de Guinée en France via Sahara, Libye et Méditerranée, est intervenu Nicolas Oudot, responsable de la Pastorale des Migrants du diocèse de Besançon. Il a expliqué l'action de la trentaine de collectifs (900 bénévoles environ) qui accueille les primo-arrivants, les déboutés, mais aussi des familles venues légalement des camps du Moyen-Orient, chrétiennes ou pas. Les gens sont hébergés, accompagnés dans leurs démarches, des repas sont pris en commun.

Madeleine Guiraud anime le groupe Welcome de Franois-Serre-les-Sapins depuis 2015. Ce groupe, lié au mouvement JRS (Jesuit Refugee Service) créé par les Jésuites, a démarré en 2015, avec 28 bénévoles (60 aujourd'hui). L'accueil, organisé dans une quinzaine de familles hébergeantes, concerne célibataires ou familles, de nationalités diverses, Kosovars, Albanais, Afghans, Arméniens, Guinéens. Une fête annuelle rassemble hébergeants, hébergés et amis, une centaine de personnes. D'autres villages se joignent à ce mouvement.

L'association Sol-mi-ré (Solidarité Migrants Réfugiés, représentée par Jacqueline Lebreton-Labrousse), créée en novembre 2016, a choisi d'ajouter à l'aide humanitaire l'action politique. Les médias donnent un large écho à ses actions, comme la création rue d'Arènes du Bol d'Air, un lieu d'accueil dans un local géré par la Ville, squatté par Sol-Mi-Ré, où des repas étaient servis à midi par une cinquantaine de bénévoles.

François Soulages, ancien membre du cabinet de Michel Rocard, ancien président du Secours catholique, a clos la journée du 10. Il a martelé quelques points essentiels pour lui :
• 6,5 millions de gens nés étrangers à l'étranger vivent en France. Sur ce nombre, 2,5 millions sont naturalisés.
• Il n'y a pas d'arrivée massive de migrants. En 2017, on a enregistré 350 000 entrées sur le territoire et 210 000 sorties. Il faut lire les réfutations du livre de Stephen Smith par François Héran.
• Le problème, ce sont les déboutés, clandestins, souvent inexpulsables. Les sans-papiers sont peut-être 500 000 en France.
• Il faut aider les immigrés dans l'accès au droit, dans l'accès à nos codes sociaux.
• Le problème n'est pas tant le droit d'asile que l'intégration.
• Il faut accorder aux demandeurs d'asile le droit de travailler. La loi le leur interdit, mais elle n'est pas appliquée.

En conclusion, tous ont constaté à nouveau la contradiction, pas levée et sans doute pas levable, entre le droit des personnes à circuler à la surface de la terre et le droit des Etats à contrôler ces flux à leurs frontières. Beaucoup de militants, chrétiens ou pas, donnent nettement la priorité au premier de ces droits, souvent jusqu'à rejeter le second. Certains tentent de les concilier. Pour tous les présents à cette session, l'accueil, la solidarité, le partage étaient en tout cas des devoirs, des valeurs devant se traduire en actes.

Pierre Kerleroux

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