Choisir entre deux pays : hésitation ou déchirement ?

Le site migrations incite les élèves de 4e du collège Diderot à écrire leur histoire

Comment mieux connaître les enfants migrants, sans passer par le filtre parfois déformant des études statistiques ou des comptes rendus savants ? Il n’est pas toujours facile d’arriver à une perception juste et équitable de leur intégration, sans intervenir nous-mêmes, ne serait-ce que par notre regard porté davantage sur tel ou tel point, au détriment de tel autre.

L’une des rares solutions qui restent est sans doute d’écouter ce que les jeunes ont à dire eux-mêmes, avec leurs mots, en intervenant le moins possible.
Dans cette série de rencontres au collège Diderot de Planoise, deux professeurs, Isabelle Vérité et Martine Latreille, ainsi que Philippe Godard, animateur du « Parcours jeunes » de notre site, ont proposé aux élèves de 4ème de raconter par écrit d’où ils venaient, où ils vivaient et où ils espéraient vivre dans l’avenir. Parler d’eux, tout simplement, sans autre consigne que de raconter le pays d’origine de leur famille et la France.

 

Il n’est pas facile de parler de soi, même si notre monde évolue vers un narcissisme exacerbé, dont les « réseaux sociaux » comme Facebook ou MySpace sont l’emblème. Ce narcissisme, constaté et analysé désormais dans de nombreux ouvrages sociologiques, surtout outre-Atlantique, devait être dépassé par nos élèves pour arriver à l’expression de sentiments profonds, bien au-delà de la superficialité de ces réseaux sociaux sur lesquels ils ont pris l’habitude de surfer.

Or, les élèves se sont volontiers prêtés à notre atelier d’écriture, et ils nous ont confié leurs attentes, leurs regrets et leurs espérances. C’est avec leur accord que nous publions ici leurs textes, de façon anonyme afin de préserver le caractère personnel de ce qu’ils ont écrit.

 

S’intégrer, oui, mais comment ?

Sans doute de nombreuses idées nous viennent-elles à la lecture de ces textes, souvent très touchants, parfois même dérangeants. À cet âge-là, treize quatorze ans, nous ne nous situons plus dans le monde de douceur de l’enfance ; peut-être aussi le milieu urbain, en l’occurrence Planoise, n’adoucit-il pas les conditions de vie – mais il ne faudrait pas faire ici de critique trop primaire des quartiers, comme l’on dit maintenant, car si l’urbanisme n’y est pas épanouissant, à l’inverse les relations sociales y sont souvent bien développées. Quoi qu’il en soit, ces textes font le plus souvent preuve d’une maturité réelle et d’une capacité d’analyse de sa propre situation par chaque collégien.

La grande question, au-delà du déchirement ou de l’hésitation entre deux pays, reste : où s’intégrer, et comment ? Si ce doit être en France, alors les règles ne sont pas les mêmes qu’en Algérie, en Bosnie ou à Mayotte, mais serait-il encore possible de retourner au pays, comme l’on dit – une expression que quelques collégiens reprennent à leur compte.

Le début de l’adolescence est le moment des grandes questions : les parents ont décidé pour leurs enfants, c’est incontestable et c’est leur rôle de parents que de « gouverner » la famille. Cela ne signifie pas que leur décision ait été mauvaise, ni qu’elle ait été positive. Non, il s’agit d’une décision prise souvent alors que les jeunes en question étaient encore des enfants ; mais voilà que ceux-ci atteignent l’âge de se rendre compte des conséquences du départ du pays d’origine. Ils y réfléchissent, et disent ici ce qu’ils ressentent.
Partir de son pays d’origine avec ses enfants, c’est bien autant engager sa vie et la leur que de rester au pays – car si migrer est un choix difficile, rester l’est tout autant, du moment que l’on croit que la migration constitue une vraie chance pour l’avenir. Nous savons mieux aujourd’hui pourquoi des femmes, des hommes et leurs enfants migrent, mais nous mesurons sans doute encore mal, ou alors nous ne voulons pas savoir, tout ce que cette décision implique de déchirement, avant comme après le départ. Tout se passe comme si la ou les générations qui suivent héritaient du questionnement douloureux de leurs parents premiers migrants.
Pour leur faciliter ce grand passage, n’aurions-nous pas un « devoir d’hospitalité » ? Or, la société française semble mal remplir son rôle. Et les jeunes adolescents expriment souvent leur incompréhension devant le double discours : d’une part, une volonté d’intégrer les nouveaux arrivants, mais un souhait qui ne reste trop souvent qu’apparence ; d’autre part, certains actes quotidiens dénotant un rejet ou des réticences très fortes.
La fin du collège, avec la nécessité pour chaque élève de choisir – encore ! – leur orientation scolaire, ne leur rend sans doute pas la vie plus facile. Ils comprennent que leurs parents ont décidé pour eux, et parfois contre eux. Pourtant, les voici face à la nécessité d’un nouveau choix à opérer dans un temps assez bref, et lui aussi décisif pour l’avenir. Que de pressions sur des êtres encore à la recherche de leurs envies profondes, de leurs sentiments, de leurs attachements – pour la France ou pour d’autres « origines ».

Si ces textes nous montrent l’ampleur de ces questionnements, alors leur publication aura bel et bien été utile.

Lire les témoignages des élèves.

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