7 écoles, 3 pays, 3 langues et un Certificat d’Etudes Primaires

Cela me semblait difficile d’expliquer que je n’étais pas ce que j’avais l’air d’être, et qu’en plus je parlais encore autre chose de très incompréhensible ici.

J’ai quitté ma Vénétie natale en octobre/novembre 1953, à sept ans et demi environ, puisque je suis née un 14 juillet. Après un séjour de six mois dans le Haut Adige ou Sud Tyrol, le 4 avril 1954 avec ma mère et ma sœur nous sommes parties à La Chaux-de-Fonds en Suisse, rejoindre mon père et mon frère qui étaient travailleurs saisonniers dans la maçonnerie.

Nous sommes restés à La Chaux-de-Fonds trois ans. À l’école, l’intervenant extérieur, chargé de nous apprendre le dessin, a été surpris d’apprendre que j’étais Italienne. Selon lui, je n’avais strictement aucun accent. C’est ainsi que j’ai su que je parlais français.

Mes parents, âgés à l’époque de quarante-sept et quarante-cinq ans, commençaient à parler un français mêlé de dialecte vénitien et d’italien, avec bien entendu un fort accent étranger. Bien évidemment à la maison nous parlions vénète. C’est un privilège.

Photo de classe à la Chaux de FondsMa famille m’a affirmé que, à La Chaux-de-Fonds, j’ai suivi quelques soirs par semaine des cours d’italien organisés par le frère capucin responsable de la colonie italienne. Je ne garde aucun souvenir de ces cours, mais je peux dire que si on y ajoute l’année du cours préparatoire, j’ai été très  partiellement scolarisée en italien.

On peut dire qu’à partir de l’âge de sept ans et demi, j’ai navigué dans trois langues proches mais différentes.

Le 9 mars 1957, nous sommes arrivés à Besançon où j’ai été immédiatement insérée dans une classe. Là, mais aussi dans la vie en général, on me faisait remarquer mon accent traînant très suisse, très « chaudefonnien »; personne ne soupçonnait que j’étais Italienne. Cela me semblait difficile d’expliquer que je n’étais pas ce que j’avais l’air d’être, et qu’en plus je parlais encore autre chose de très incompréhensible ici.  Insensiblement j’ai perdu mon accent suisse.

Debout dans la courJe suis allée dans un premier temps à l’école publique de filles et j’ai été placée au fond de la classe avec les enfants réputés mauvais élèves. Il est vrai que je suis arrivée quasiment en fin d’année scolaire, c’est-à-dire au début du troisième trimestre et que les programmes scolaires n’étaient pas les mêmes. J’espérais l’année suivante être débarrassée de cette institutrice qui, vu notre niveau, nous menaçait de n’être jamais bachelières.

Mais par manque de chance, je l’ai retrouvée l’année suivante. J’ai passé une année exécrable, à me faire tirer les oreilles. Je crois que j’aurais bien voulu qu’on me fiche la paix  et qu’on me laisse rêvasser en toute tranquillité… Peut-être que trop de changements commençaient à me fatiguer.

En 1957, entre autres, j’en étais à ma troisième histoire nationale, même si l’histoire de l’Italie, à l’époque m’est plus parvenue par les « scies » de certains airs d’opéras de Verdi, plutôt que par des acquisitions scolaires. Puis j’ai connu l’histoire de la Suisse et de Guillaume Tell. Cette fois, il allait me falloir me familiariser avec l’histoire de France. Mais j’ai de la chance, j’ai toujours aimé l’Histoire...

Et ma scolarité s’est poursuivie normalement… et pourtant... À mon arrivée en France, je n’avais pas voulu aller à l’école libre de jeunes filles. Je me considérais comme une enfant, et non pas comme une jeune fille.

Mais c’est bien dans cette école libre que j’ai terminé la scolarité obligatoire à l’âge de quatorze ans moins quatorze jours puisque je suis née un 14 juillet !

Faut-il voir dans cette date un désir effréné d’intégration ? Je crois que le sort me considère avec une ironie amusée.

C’est au mois de février 1960 que j’ai pris conscience que si je ne réussissais pas l’examen du certificat d’études primaires, j’étais destinée au travail en usine. Ma sœur rentrait de son travail tous les soirs épuisée et parfois les mains blessées. Cela a été un stimulant important  pour arrêter de rêvasser en classe.

C’est ainsi que j’ai réussi le CEP en juin 1960.

Ce diplôme éloignait le travail en usine et sanctionnait, en tout état de cause, ma connaissance de la langue française, semblable à celle d’un natif.

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