Cœur sans soucis... - Retour à Besançon

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Retour à Besançon, ville que j’ai fini par adopter. La boucle, c’est-à-dire le centre-ville, est entourée par le Doubs, la rivière qui donne à la cité calme, beauté et caractère original. Les rues et les ruelles des vieux quartiers sont empreintes d’histoire. Non loin de cette beauté, où tout est fait pour le commerce et le prestige, j’habitais toujours à Planoise : la banlieue aux 25 000 habitants où plus de quatre-vingts nationalités se côtoient. C’est là que j’ai aussi grandi, au milieu de cette population du monde entier, comme si Planoise était un petit bout du monde. Un coin de terre qui, ne l’oublions pas, repose sur le vide. Lui aussi doit se poser la question du trou noir.
Le temps des questions arrivera, mais pour l’heure vivons la banlieue pleinement. Il y a des richesses à portée de mains, tant de beauté devant les yeux pour celui qui prend le temps de voir au-delà des apparences.

Les familles et les amis de cette cité cosmopolite ont été un gisement extraordinaire d’échanges pendant les moments difficiles et les moments de joie. Car j'ai connu une période de bonheur que j’appellerai « Cœur sans soucis ». Il faut profiter de ce qui se passe devant chez soi ; y puiser l’énergie positive pour les jours à venir. J’ai pris cela comme une Baraka. Certes, cela ne répondait pas à la question centrale que je n'avais pas encore résolue : « Que vas-tu faire dans la vie plus tard ? » Toujours pas de réponse. Même le plus grand psychanalyste ne saurait apporter de réponse ! Cela demeure une énigme : l’homme et l’univers et le trou noir où l’être fragile peut glisser… Mais je vais arriver à la lumière ! J’ai choisi un chemin, pas secret du tout. Il s’agit tout simplement du chemin du cœur.

J’étais en train de prendre en main un bout de mon destin à vingt et un ans. Je me disais qu’il fallait que j’aide la communauté, « ma communauté d’appartenance culturelle » qu’on peut qualifier de maghrébine. J’avais appris à lire, à écrire et à penser en français. Je voulais me rendre utile.
Est-ce l’abbé Chays qui m’avait impressionné par sa générosité et son charisme quand j’étais petit ? Mon étoile m’aurait-elle envoyé des signes ? Ma famille de Biskra m'avait-elle, tacitement, transmis ce désir ? Mystère et boule de gomme…
J’allai de temps en temps à l’Amitié, tour où j’ai atterri à mon retour en France en 68. J’y avais encore des amis et les amis de mes parents. J’ai rencontré Madjid Madouche, appelé « l’animateur » avec qui j’entrai facilement en contact. Sans savoir pourquoi, une amitié nous lia immédiatement.
J’ai beaucoup appris auprès de lui et auprès des habitants avec qui j’étais souvent en relation. J’ai pratiqué le bénévolat. J’aidais Madjid à mettre en place les animations pour les adultes et pour les enfants. À ces derniers étaient proposées des activités de sport et de soutien scolaire.
Un club de foot est né, portant un joli nom : l'Amitié. Il défendait ses couleurs dans les villes et villages aux habitants un peu rustres et aux mœurs plutôt racistes. Pendant les matchs, les « paysans spectateurs » criaient : « Sales bougnoules ! Rentrez chez vous ! » Et je vous dispense d'autres insultes de la bête humaine. Heureusement, j’étais déjà sur le chemin de la pensée humaniste dont le fondement, à mes yeux, était l’amitié entre les peuples. Dans l’équipe de notre Amitié, il n’y avait que du beau monde : Français, Portugais, Yougoslaves, Algériens, Italiens, Marocains, Tunisiens… Enfin tous ceux qui étaient en accord avec cet état d’esprit en marche.

Dans ma tête commençait à émerger une représentation de mon futur métier : animateur. J'aimais cette idée de celui qui anime, insuffle la vie ; qui contribue à rendre autonome l’autre, son prochain. Je m’y attelais avec beaucoup de conviction. Je travaillais avec acharnement. J’ai suivi une formation de neuf mois pour préparer l’entrée dans une école d’animateur. Je passai mon B A S E avec Jeunesse et Sport.
L’enjeu était de taille vu ce qui se passait dans les stades, lieux d’affrontements et de violence. Il fallait créer le plus vite possible des passerelles d’échanges entre les Français dits de souche et les autres Français aux origines multiples.
En 1981, un élan de l’Histoire allait nous responsabiliser et nous pousser à agir. La venue de la Gauche et le mitterrandisme ont permis aux « étrangers » vivant sur le sol français de créer leur propre association et d’en être les dirigeants. Jusqu’alors, les postes de président, trésorier et secrétaire étaient occupés par des Français.

Madjid, qui avait plus d’un projet dans ses tiroirs, nous proposa de créer illico presto une compagnie de théâtre. L’enthousiasme nous emporta. On allait pouvoir s’exprimer. On allait enfin pouvoir parler. Dire ce que nous pensions, ce que nous ressentions. C’était la suite naturelle de l’animation : au lieu de l’exprimer dans le stade, on allait l’exprimer dans un théâtre. Mais c’est cela la liberté !
Nous goûtâmes à cette joie d’être ensemble et de pouvoir participer, à notre manière, aux changements de notre société. Madjid a été visionnaire. La troupe du théâtre des Épines était née. Les statuts furent déposés à la préfecture en 1981. Bien sûr, on me sollicita pour être membre du bureau mais je refusai. Je répondis que je voulais être un simple comédien. Depuis ce jour-là, je suis encore acteur. Parole tenue !

La première pièce, L’ Mtarouache, écrite par Madjid, allait rapidement donner le ton. Il fallait commencer par le début. L’histoire de nos parents. Ils sont venus en France pour construire la France. Dans cette pièce, « l’Ogre de l’Occident » avalait des milliers d’émigrés. Ceux-là, englués dans leur condition, oubliaient femmes et enfants, restés au pays. La plupart devenaient fous. Je jouai le rôle d’Ali, déstructuré par l’exil. J’ai ressenti, à travers ce personnage, la solitude et le vide de l’immigré. Le glissement de l’humain, aux yeux hagards, dans la folie.
Et nous, les enfants dits de la deuxième génération, si nous sommes là, c’est parce que nos parents nous ont conçus ici même en France.

Nous avons fait circuler le spectacle qui eut un vif succès. On nous avait si souvent renvoyé l’image de la culpabilité, la place que l’on avait usurpée. C’est vieux comme le monde. On ne peut pas trouver une réponse à tout. Je devais continuer à exprimer l’inexprimable.
Si je ne me reconnaissais pas dans le terme de « beur », j'ai néanmoins participé à La marche des « Beurs ». J'ai marché, en cette année 1983, pour répondre à la société d’accueil : nous resterons en France, c’est notre société aussi.
L’expérience théâtrale que nous avons vécue ensemble durant six ans nous marqua profondément. J’ai découvert en moi des richesses d’expression que je ne soupçonnais même pas. La passion théâtrale m’a littéralement dévoré. Ce fut une révélation. J’avais appris une nouvelle langue : le théâtre. Cela m’a permis de mieux me connaître, de m’ouvrir davantage aux autres et d’aiguiser ma conscience d’être au monde.

Parallèlement au métier d’animateur et à la formation discontinue du DEFA (diplôme d’État aux fonctions d’animateur) pointait à l’horizon une nouvelle voie, qui allait compléter et prolonger la première : celle de comédien. En 1987, j’ouvris une Petite Boutique du Conte. Aujourd’hui encore, après seize ans d’activités professionnelles, conte et théâtre en France, elle continue d’œuvrer pour le public qui n’a pas accès à la culture. Son objectif est également de faire découvrir la culture arabe, ses auteurs dramatiques très peu connus sur nos scènes françaises.
Je profite de l'occasion que me donne cet écrit pour rappeler combien la culture est vitale pour les fondements d’une société, d’une nation. Elle en est le socle. En ex-Yougoslavie, les habitants de Sarajevo, pendant la guerre, sous les bombes, disaient : « On a besoin de survivre par l’esprit. » De fait, ils ont maintenu une programmation culturelle d’une étonnante vitalité : pas moins de six cents représentations en 1993, dont un bon nombre éclairées à la bougie ; pour prouver au monde entier que les communautés peuvent, sans haine, vivre ensemble.

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