Le poids du silence

La vie est une longue suite de transmissions, un passage de flambeau qui perdure depuis la nuit des temps. Aucune filiation n’est exempte de difficulté et de moments douloureux, mais l’absence de parole sur des événements traumatiques (dont la migration) peut provoquer de graves dommages.

Ne rien savoir de son histoire familiale, c’est un peu comme naître sous X : une vague origine, l’âge d’un parent, le lieu de naissance, un petit objet dans les meilleurs cas… mais un grand vide dans la longue suite de transmissions qui fait qu’on est là aujourd’hui, vivant mais amputé d’une partie de son ancrage. Se constituer comme sujet à part entière nécessite une connaissance de ses racines profondes.

Comment un jeune issu de l’immigration peut-il s’y « retrouver » si aucun mot n’est posé ? Qui va lui dire que son désarroi, sa confusion ou son désespoir peut trouver un début de réponse dans ce qui a suscité un changement de lieu et de culture ?
Des circonstances particulières, une fuite salvatrice, l’espoir dans une nouvelle vie et un nouveau pays sont des actes menant parfois exagérément à la loyauté et/ou à la nostalgie.
Le « devoir de mémoire » résiste mal au traumatisme de la génération qui a dû se séparer de sa terre natale. On parle d’ailleurs de déchirement. Comme tout trauma, l’événement s’efface et cherche à se diluer au fil des générations. Mais l’inconscient ignore le temps et revient perturber la génération qui a tout oublié. Les psychanalystes ont étudié cela et parlé de transgénérationnel : ce qui circule d’une génération à l’autre de manière furtive et inconsciente, comme un fantôme, à l’insu des protagonistes.
L’histoire se joue sur 3 ou 4 générations et suit le mouvement suivant :
Un événement traumatisant ? des descendants qui ont le devoir d’oublier ou qui n’ont jamais eu connaissance du trauma ? une nouvelle génération en souffrance, chargée de faire le deuil de ce qui a été perdu ou dénié.

Le poids du silence est lourd, le silence lui-même assourdissant, jusqu’à rendre un être humain incapable d’avancer dans sa vie, trop occupé à se battre contre des fantômes du passé dont il n’a jamais eu connaissance. Ces ennemis invisibles peuvent conduire à des comportements extrêmes, à la violence, la dépression, la folie voire la mort. C’est une quête douloureuse. Comment obtenir des réponses à des questions que l’on ne peut même pas formuler, à un secret trop bien gardé ?
Les mots, le langage sont ce qui a permis à l’Homme d’évoluer. En nommant ses expériences, il a créé les souvenirs et surtout la mémoire. Se couper d’une partie de son passé, de sa culture, c’est arracher une partie de son identité, ou plutôt ôter une identité à toutes ses identités.

Il est important de dire aux jeunes gens égarés dans ce qui est maintenant leur culture que celle qui a constitué leurs aïeux n’a pas à être reniée mais au contraire redécouverte, dans un esprit d’ouverture et d’apaisement.

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