Mon pays s'appelait Zaïre

Je suis Congolaise. Quand je suis venue en France en 2000 le pays s‘appelait encore le Zaïre. Le pays a changé de nom lors du changement de régime en 1997, il est redevenu Congo.

Autrefois c’était le Congo belge. J’avais une bonne situation, je ne manquais de rien. J’étais privilégiée. L’Europe ne m’est pas inconnue. Au pays, j’avais un supermarché et je venais en Europe pour faire mes approvisionnements. J’ai vécu neuf ans en Suisse puis nous sommes rentrés au pays.

Pourquoi avez-vous quitté le Congo ?
En raison de la situation politique, on a été obligés de quitter d’urgence le pays. Toute la famille a été dispersée. J’ai quitté le Congo pour l’Europe comme demandeur d’asile .

Vous avez fait votre demande d’asile directement à l’aéroport ?
Oui. On m’a conduite directement dans un centre d’accueil à l’aéroport. Après quatre jours, le ministère de l’Intérieur m’a autorisée à rentrer en France. J’ai été prise en charge et installée par le SAMU social dans un hôtel pendant huit mois. J’ai occupé deux chambres avec mes enfants. Cela a été très difficile.

Pourquoi êtes-vous venue à Besançon ?
France Terre d’asile m’a trouvé une place dans un Centre d’accueil pour les demandeurs d’asile (CADA) à Besançon. J’ai accepté. J’ai obtenu un T3, mes enfants étaient contents et moi soulagée.

Au niveau de la procédure ?
J’avais fait la demande de demandeur d’asile à l’OFPRA (Office français pour les réfugiés et apatrides). J’ai obtenu le statut de réfugiée en 2002. Entre-temps, je n’avais aucune nouvelle de mon mari et de mes autres enfants Après plusieurs recherches, il m’a retrouvée ici par le canal de France Terre d’asile. Les assistantes sociales du CADA et des Espaces solidaires du CCAS (Centre communal d’action sociale) m’ont aidée à faire la démarche pour le regroupement familial. Ils ont accepté pour mon mari mais pas pour les enfants parce qu’ils étaient majeurs.

Aujourd’hui quel est votre statut ?
J’ai toujours le statut de réfugiée, mais j’ai fait une demande de naturalisation qui est en cours.

Vous parliez déjà le français quand vous êtes arrivée ?où avez-vous appris ?
J’ai fait mes études au Congo. C’est quand même un pays francophone !

Votre langue maternelle ?
C’est le lingala, qui est aussi la langue nationale. Tout le monde la parle mais les ethnies ont aussi leur propre langue. Moi je suis du Bas Congo, mon mari de la région de l’équateur. On ne peut pas se comprendre si nous parlons chacun dans notre langue respective.

Et pour vos enfants ?
Quand nous étions au Congo, je leur parlais en français. Ils étaient dans des écoles françaises. Les grands-parents leur parlaient dans la langue maternelle, donc ils comprennent un peu.

Et le lingala ici, vous le pratiquez entre vous ?
Oui, les enfants aussi. J’essaie de leur parler pour qu’ils ne puissent pas oublier, mais c’est difficile pour eux. Les plus grands connaissent, mais pour les trois derniers c’est un peu compliqué, ils comprennent mais pour parler c’est difficile.

A part vous, ils n’ont pas d’autres opportunités pour parler le lingala ?
Oui, c’est ça et ils n’en voient pas l’utilité parce qu’ils sont jeunes et poursuivent encore leurs études.

Mais en ce qui concerne la culture ?
Je leur parle comment on a vécu, comment on a grandi. Mais aujourd’hui on est dans un autre pays où il y a une autre culture.

Comment vous arrivez à faire l’équilibre entre les deux cultures ?
J’essaie de suivre cette culture. On est obligés de s’intégrer . Mon père disait : « Quand tu vas dans un pays, quand tout le monde danse à gauche, toi aussi danse à gauche. » J’essaie d’inculquer aux enfants la culture d’ici, les valeurs aussi, mais je leur rappelle d’où on vient. Après c’est à eux de choisir et de se projeter.

Au niveau de l’emploi, comment ça s’est passé ?
Au début c’était dur parce que je n’arrivais pas à me situer. Qu’est-ce que je voulais faire, qu’est-ce que je pouvais faire. Avant de pouvoir avoir du travail, j’ai attendu d’avoir les papiers.
Une assistante sociale des Espaces solidaires m’a soutenue. Il y avait un atelier cuisine qui m’a interpellée parce qu’en Afrique j’avais un restaurant. J’étais intéressée. Puis il y a eu des femmes de toutes origines qui fréquentaient l’épicerie sociale qui étaient aussi intéressées par l’atelier et on a commencé comme ça. Après on a eu envie de faire des tables d’hôtes Dürer et chacune apportait une recette de son pays. Ça a plu à ceux qui venaient manger et nous avons monté une association. Actuellement, je suis salariée à Besançon.

C’est donc aujourd’hui que votre situation se stabilise ?
Quand il faut tourner la page ! … par contre mon mari n’arrive pas à tourner la page, à accepter la situation. En ce qui me concerne, c’est comme une nouvelle vie. Pas exactement, mais j’ai tourné cette page et je ne veux plus en parler, mon objectif est d’aller de l’avant.
Au début, je m’enfermais dans ma chambre et je pleurais parce que c’était trop difficile. Puis je me suis dit que je ne pouvais pas baisser les bras.

Vous pouvez retourner au Congo ?
Non, parce que j’ai toujours le statut de réfugiée politique. Après, si j’obtiens la nationalité française, je pourrai le faire, j’ai peur mais il y a ma famille. Je voudrais bien voir ma mère. A part ça, je n’ai pas besoin de partir au pays. Quand la page est déchirée, c’est difficile de la recoller, mais en même temps j’y ai mes racines.

Vous étiez membre d’une association. La vie associative vous a t-elle aidée à construire une nouvelle vie sociale ?
L’association et toutes les personnes autour de moi m’ont apporté beaucoup de soutien. Oui, la vie associative m’a beaucoup aidée.

Depuis huit ans, vous vous êtes appropriée un certain mode de vie mais vous avez vos racines profondes Cela constitue–t-il une force dans votre nouvelle vie ?
Quand on arrive en France à un certain âge, on ne peut pas tout balayer. Mes racines, je ne peux pas les laisser, c’est clair. Même si j’obtiens la nationalité française, je sais que je suis Congolaise. Je ne peux pas renier mes racines. Je dis toujours à mes enfants : si je meurs ici, il faut m’emmener au Congo là où il y a mes parents. Ça prouve bien que mes racines sont là-bas. Il ne s’agit pas de renier le passé.

Quels sont les aspects, les valeurs que vous ne rejetteriez jamais ?
Par exemple, quand il y a des mariages ou des évènements qui sont célébrés autrement. Ce sont des choses qu’on ne peut pas abandonner. Celui qui voudra marier ma fille, qu’il soit Européen ou autre, il faut qu’il donne la dot et accepte les traditions. C’est l’exemple type.

Dans la vie familiale, c’est la façon congolaise de vivre qui est privilégiée ?
Oui et à l’extérieur c’est la société française qu’il faut respecter.

Qu’est-ce qui fait que c’est important de transmettre la langue, la culture ?
Pour que les enfants ne soient pas perdus, il faut qu’ils sachent quelles sont leurs origines. J’ai toujours parlé aux enfants de notre famille même s’ils ne la connaissent pas toute.

Et eux, comment ils le prennent ?
Ils le prennent bien, ça leur permet d’être mûrs. Certains me demandent s’ils peuvent rentrer pour voir la famille. Au début, ils ne voulaient plus entendre parler du pays. Malgré les choses terribles qu’ils ont vécu, ils ont encore de bons souvenirs.

Avez-vous été soutenue par un psychologue ?
Non, parce que je voulais m’en sortir seule. Avec une psychologue, je pensais que je resterais au fond du gouffre. Mais l’assistante sociale venait à la maison et m’a beaucoup aidée dans mes différentes démarches administratives jusqu’à l’obtention du statut de réfugié au bout de deux ans. Pendant toute la procédure, on n’avait pas le droit de travailler et on nous donnait un petit pécule chaque semaine.

Et au CADA comment la vie était-elle organisée ?
Le CADA n’est pas un centre fermé où il n’y a que des réfugiés. Nous occupons des logements meublés réservés dans différents immeubles de la ville. Mais on avait régulièrement des réunions d’information en fonction des besoins. Par exemple pour créer du lien social. Quelquefois il y avait des ateliers d’activités.

Anonyme

12 novembre 2008

Témoignage recueilli par Farida Touati pour le blog Miroirs de femmes, reflets de quartiers .

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  • Droit d’asile

    Le droit d’asile est l’un des plus anciens droits de l’homme. Dès l’Antiquité, certains temples, en Grèce et à Rome, étaient inviolables, et des personnes pourchassées par des ennemis pouvaient s’y réfugier.