La place des « coloniaux » dans l’histoire militaire du nord-est de la France

Sommaire

L’ouvrage "Frontière d’empire du Nord à l’Est. Soldats coloniaux et immigrations des Suds" (La Découverte, 2008) trace une histoire des régions frontalières, de 1870 à nos jours.

 

L’article qui suit est très redevable à cet ouvrage, réalisé notamment avec le concours de l’Acsé Franche-Comté.
Entre 1870 et 1940, la Franche-Comté, comme les autres régions frontalières du nord et de l’est de la France situées au contact direct des ennemis du moment, se sentait très vulnérable. Si la proposition de loi de Ph. Grenier ne fut pas reprise tout de suite, l’idée fit son chemin, et les troupes coloniales furent engagées dans les combats de la Grande Guerre. 
Toute la région du grand nord-est de la France, de Dunkerque à Besançon, partage deux particularités pour la période 1870-1970 : tout d’abord la présence importante de soldats coloniaux dans toute la région, à partir de la guerre de 1870 et plus encore dans la première moitié du XXe siècle ; ensuite, des activités minières et industrielles qui en font une zone de forte attraction pour les travailleurs migrants, jusqu’aux années 1970. Plus d’un million d’hommes de tous les Suds viennent ainsi participer aux guerres de 1870, 1914-1918 et 1939-1945, ce qui aboutit à tisser des liens particuliers entre ces régions du Nord-Est et les colonies.

La préparation de la « revanche »
Livre Frontière d'EmpireL’idée de s’appuyer sur les troupes coloniales pour renforcer les effectifs de l’armée française se développe dans un contexte précis. D’une part, la défaite de 1870 provoque un profond traumatisme en France. Dès lors, la plupart des partis politiques appellent à prendre la revanche sur l’Allemagne – à part, notamment, les partis socialistes membres de la IIe Internationale, qui prônent le pacifisme et la révolution prolétarienne afin de contrer la montée du bellicisme. D’autre part, durant les années 1870-1910, diverses initiatives visent à faire connaître l’empire colonial français et ses habitants, et à en donner une image positive, en tout cas à en montrer l’importance en termes démographiques.
Cette popularisation passe notamment par les expositions coloniales, qui se multiplient à Paris (1878, 1889, 1900) et dans les villes du Nord et de l’Est : Reims (1903), Lons-le-Saunier (1905), Arras, Lille et Amiens (1906), Roubaix (1911)… Ces expositions présentent souvent un « village africain », peuplé d’Africains engagés pour la circonstance ; il s’agit bien davantage d’« un exotisme de pacotille » (Frontière d’empire) que d’une découverte authentique, à caractère ethnographique et culturel. L’idée qui domine toujours très largement est que la France apporte à ces peuples la civilisation et sa culture, mais les civilisations et cultures étrangères sont le plus souvent ignorées dans ces expositions qui mettent davantage en valeur les côtés prétendument pittoresques des populations colonisées. Ces manifestations attirent des millions de visiteurs. Peu à peu, elles préparent les esprits à l’appel des soldats coloniaux qui seront engagés pour combattre dans la guerre qui s’annonce contre l’Allemagne, car c’est sur la richesse en hommes qu’elles mettent l’accent, et non la richesse économique – la France y est montrée comme « apportant » le progrès de façon assez désintéressée, l’argument économique n’est donc pas le plus important. Ainsi, le discours dominant affirme que la France apporte sa lumière et le progrès (technique, scientifique, sanitaire, etc.) à des populations vivant encore dans l’obscurité ; celles-ci lui sont redevables d’un effort qui va se concrétiser très vite dans l’enrôlement de soldats des colonies – puisque tous les pays se préparent à un conflit européen dès les années 1890.
L’expansion coloniale française reprend avec vigueur à partir de 1881 sous l’impulsion de Léon Gambetta et de Jules Ferry ; elle aboutit, sur le plan de l’organisation de l’armée française, au recrutement de soldats coloniaux sur une grande échelle. Les engagements sont volontaires ou forcés, et permettent aux armées françaises de parachever la conquête et la pacification de territoires immenses, en Afrique et en Indochine, sans lourdes pertes en soldats métropolitains. En 1897, l’idée du docteur Grenier de recourir aux soldats coloniaux pour briser l’isolement stratégique de la France et pour combattre sur le sol métropolitain, s’attire des réponses polies, mais reste sans suite : en 1900, la France comptait six régiments de tirailleurs (trois sénégalais, deux malgaches et un tonkinois). En 1910, le général Mangin propose de recourir à la « force noire » ; son idée est cette fois aussitôt mise en œuvre, devant la montée des périls, et le général Mangin passe à la postérité en tant qu’initiateur et organisateur des troupes coloniales.
En 1914, au moment du déclenchement de la Grande Guerre, la France aligne neuf régiments de tirailleurs, et un 2e régiment de Légion étrangère ; l’effectif global des soldats coloniaux a été doublé par rapport à 1910, et atteint plus de 35 000 hommes.

 

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