Chili :au dernier moment, il ne restait de visas que pour la France

Un très jeune Chilien arrive en France après des expériences traumatisantes vécues sous la dictature de Pinochet.

Nous avions rendez-vous à la maison de quartier. John arrive, grand,  imposant, tout plein de solennité. Comme pour beaucoup de réfugiés politiques, en acceptant de nous confier des tranches de sa vie, c’est aussi des pages d’histoire nationale douloureuse enfouie qu’il feuillette vingt-trois ans après. Pas toujours facile toutefois, beaucoup de trous : « J’étais trop petit pour me souvenir exactement comment cela s’est passé et maman est malade d’Alzheimer. »

John avait neuf ans lorsque le président du Chili Salvator Allende a été renversé en 1973. Assez grand pour être conscient de ce qui se passe il est cependant trop jeune pour tout comprendre. Les images d’horreur et de souffrance sont imprimées à jamais dans sa mémoire même si elles sont refoulées au plus profond de son être. Au début de notre rencontre John préférait plutôt répondre aux questions comme si justement il n’osait pas faire encore appel à cette mémoire douloureuse.
Petit à petit, tout se déroule de plus en plus facilement. Les maux d’hier deviennent enfin des mots et son histoire rejoint l’Histoire.
« Je me souviens vaguement du coup d’État... des gens enfermés dans les stades, dans les camps.
On habitait à 100 km de la capitale. Mon père était sous-préfet à San Fernando. Il a été enfermé pendant trois ans et demi. Je l’ai vu suspendu à un pont. Un geôlier me disait : « Tu vois là-bas, c’est ton père qui est pendu ! » Terrifié, j’ai vu son dos empreint de marques électrifiées, les jambes couvertes de sel et plein de choses bizarres. Ma sœur plus âgée comprenait plus de choses.
Quand je parle du passé, il y a toujours des choses affreuses : la torture, les camps de concentration. »

Le visage grave et concentré la plupart du temps, John se remémore ce passé très douloureux et de temps à autre secoue la tête d’un air désolé « j’étais trop petit pour me souvenir exactement ».
Je place, avec lui des points de repères, en essayant de ne pas trop rouvrir des blessures anciennes d’autant qu’à la suite d’un accident il a perdu une partie de sa mémoire.
En 1976, John a douze ans et arrive en France avec sa famille tout à fait par hasard. Son père, alors prisonnier, avait fait une demande de visa pour l’Allemagne dont il avait appris la langue dans le camp. Mais au dernier moment il ne restait que des visas pour la France.
« L’OPFRA s’est occupé de tout se souvient John. On était très bien encadrés. On ne connaissait pas du tout le français. On ne connaissait rien de la France. »

Après un séjour parisien d’un ou deux mois : direction Villers-le-lac pour rejoindre le père. « On a fait le voyage avec des Mexicains, des Argentins, des Uruguayens, beaucoup de Latino-américains.  On a fait connaissance avec les autres. Un traducteur se chargeait des explications en espagnol. Les gens de l’OPFRA nous ont expliqué qu’on allait rester ici en attendant que les hommes trouvent du travail et un logement. » 
En attendant, ils vivaient dans un foyer. Chaque famille avait son propre espace avec une kitchenette. Un lieu de convivialité : « C’était très convivial se souvient John, le visage éclairé d’un large sourire. Une sorte de maison familiale. On ne se connaissait pas, mais on fêtait les anniversaires, ce qui permettait de se rencontrer. Il y avait aussi des Français, mais eux c’était pour des raisons de réinsertion dans la société parce qu’ils avaient pété les plombs. C’est avec eux qu’on a appris le français, pas à l’école. À l’école, je n’ai pas appris grand-chose.
« Deux ou trois après-midi par semaine, on avait cours pour apprendre les bases de la langue : merci, au revoir. Puis plus on faisait de progrès, plus on augmentait nos heures de cours jusqu’à être scolarisés normalement. On avait des animateurs et une traductrice qui intervenait quand on ne comprenait pas. C’était comme une deuxième maîtresse. »

Il tient à préciser que seuls les enfants bénéficiaient de cours de français.
« Les adultes avaient seulement un livre espagnol/français. Mes parents, se rappelle–t-il,  ont appris dessus. Mon père a appris sur le tas. Il s’est très bien intégré grâce à son travail d’électricien. Maman, jusqu’à aujourd’hui parle très peu le français. Je n’ai jamais abordé le sujet avec elle, mais je pense qu’elle en a beaucoup souffert. Elle comprend, mais elle ne sait pas s’exprimer. Je trouve que les femmes n’ont pas été beaucoup aidées.    
« Pour moi, les livres étaient beaucoup plus des livres d’images. J’ai vite appris le français mais je ne maîtrisais rien à part les maths qui sont universelles. Il y avait aussi des psychologues car les enfants rencontraient des problèmes. Par exemple la psy a dû m’expliquer que mon père – qui avait rapidement trouvé du travail à Valdahon-  ne pouvait pas rentrer chaque soir à la maison. Je devais sûrement revivre des  choses du Chili.
« J’ai fait une partie de ma scolarité dans des établissements qui se sont révélés très difficiles. Ce fut pour moi un véritable choc
« Quand je rencontrais un problème scolaire on m’envoyait chez la psy alors que mes problèmes étaient dus à la langue. Ainsi, j’ai fait trois fois ma sixième et deux fois ma cinquième. À quatorze ans, j’arrivai au collège Pasteur au centre-ville où on était entourés par des religieux. Là, je retrouvais l’ambiance du Chili, où on était très encadrés par le corps enseignant, mais j’ai fini par étouffer et je disais au directeur que je ne comprenais rien. Je prenais des notes en espagnol. Encore une fois j’ai été orienté vers la psy. Toute ma vie j’ai été entouré par les psy scolaires. Je raconte encore et encore mon histoire… Ça m’a quand même aidé à me stabiliser, à être moi-même.  
« Bientôt, il a fallu penser à se rapprocher du monde du travail en préparant mon CAP d’électricien au lycée des Graviers-Blancs. J’ai eu la pratique mais pas la théorie parce que je ne maîtrisais pas plein de mots. Je n’ai aucun diplôme. Je n’ai que des niveaux dans différentes branches. Je suis capable, j’ai mes fiches de paie, mes contrats de travail mais aucun diplôme. J’ai pu être apprenti et gravir les échelons de la qualification.
« En réalité, je ne voulais pas être électricien. On me l’a imposé. Il y a plein de petites choses qu’on m’a imposées et si je devais refaire ma vie il y a pleins de choses que je changerais : par exemple, mieux maîtriser la langue française. »

En fait, John parle bien le français mais estime que c’est insuffisant alors il est curieux de tout. Il court les conférences, les débats, et dès qu’il rentre à la maison il plonge sur le dictionnaire. Outre la nourriture intellectuelle, il continue ainsi son apprentissage de la langue car, dit-il, « à l’école j’ai appris un peu les bases de la grammaire mais tout le reste je l’ai appris par la rue et par la vie ».
Son visage s’illumine  au fur et à mesure qu’il s’éloigne de ses vieux souvenirs et qu’il raconte combien il se sent très profondément Français et Européen, combien il est impressionné par l’écoute des autres et l’échange des savoirs qu’il considère comme une marque de l’identité française. Aujourd’hui, il fait les démarches pour quitter le  statut de migrant et être Français pleinement, Français tout simplement.

À 47 ans, John n’est jamais retourné au Chili probablement, explique-t-il avec beaucoup de pudeur, à cause de son enfance.  
« Mon port d’attache : c’est Besançon, la Franche-Comté. »
Cet attachement viscéral à sa deuxième patrie et au savoir-être français lui vaut parfois des acrimonies de ses compatriotes, pour qui il est fils de Chilien et pas Chilien.

À la question de savoir qu’est-qu’il a gardé de l’identité chilienne, il répond simplement avec un petit sourire : « Je ne sais pas. Je me sens plus Européen, je n’ai rien gardé de Latino. Je ne renie pas ma patrie. J’ai du sang chilien mais je me sens plutôt Européen. »     



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    Je m’appelle Nelly Trelles-Verdot, je suis péruvienne et je suis née le 12 novembre 1967. J’habite en France depuis l'an 2000 car je suis mariée à un Bisontin, Jean Marc et j’ai trois enfants.