Tanja Nikolova, Macédonienne : « Du jour au lendemain, nous avons basculé dans le chaos »

"Je viens d’un pays qui compte dans son histoire récente des moments de grande fierté, mais aussi des moments de confusion, de conflits internes."

Vous venez de Macédoine, un pays que l’on connaît très peu en France. Pouvez-vous esquisser les grands éléments de l’histoire récente du pays, et plus particulièrement de la région et du village d’où vous êtes originaire ?

Maison

Je viens d’un pays qui compte dans son histoire récente des moments de grande fierté, mais aussi des moments de confusion, de conflits internes : la guerre en 2001 entre la guérilla albanaise et le peuple macédonien…

Juste pour vous situer, avant de vous parler de cet « épisode » noir, j’aimerais vous donner quelques précisions concernant mon pays.
Située au sud de l’Europe, pas plus grande que Franche-Comté, elle a une position centrale entre la Grèce (au sud), l’Albanie (à l’est), la Bulgarie (à l’ouest) et la Serbie et le Kosovo (au nord). Sa capitale est Skopje.
La Macédoine compte environ 2 050 000 habitants. La population est composée de Macédoniens, Albanais, Turcs, Serbes, Valaques, Roms…
Tous unis, pendant le référendum en 1991, ils votent pour l’autonomie et l’indépendance de la Macédoine et notre pays se sépare de la république socialiste populaire fédérative de Yougoslavie.
Hélas, dix ans plus tard, en 2001 la guérilla albanaise, venue du Kosovo, a changé l’évolution de mon pays, et lui a porté un coup dans son élan de progression…
Maison détruiteJe suis originaire de la région nord-est, la région particulièrement touchée par le conflit… Là-bas, en une seule journée, en juillet 2001, plus de dix mille personnes ont quitté leurs demeures et devinrent des réfugiés internes… Dans mon village, qui s’appelle Tearce, après cet événement, les extrémistes musulmans ont pris le pouvoir et ont brûlé plus de trente maisons, dont la mienne. Ils ont maltraité, torturé et pillé des gens d’origine macédonienne (orthodoxe). 
Aujourd’hui, ce sont de mauvais souvenirs, mais c’est aussi des raisons pour lesquelles nous avons décidé de venir en France et de commencer une nouvelle vie ici…
Cependant, un retour de la violence en Macédoine reste à craindre.

Quel métier exerciez-vous en Macédoine ?

Travail TéléPendant cinq ans, j’ai été journaliste… J’ai travaillé dans une télévision locale. J’ai commencé par la présentation du journal régional, mais très vite, j’ai créé mes propres émissions. Les sources de mon inspiration ont principalement été les sujets comme la vie sociale, les réformes dans tous les domaines et leurs conséquences… Pour la réalisation d’une émission, en 1998, j’ai obtenu le premier prix en compétition nationale. Une satisfaction qui m’est très chère…

De par votre métier, vous avez donc été amenée à rencontrer des Macédoniens de toutes origines. Pouvez-vous nous expliquer comment, selon vous, toutes ces communautés qui avaient vécu longtemps ensemble en sont venues à s’affronter ? Y a-t-il eu des manipulations politiques ?

Bien sûr !!! Et malheureusement !!! Des manipulations internes qui ont eu pour but de provoquer un climat de non-tolérance entre différentes ethnies et différentes religions. La guerre a éclaté en Bosnie et ensuite s’est propagée dans toutes les républiques de l’ex-Yougoslavie…  mais il y avait aussi une politique mal menée par les autorités européennes… (je me permets de le dire).
Lors de la guerre du Kosovo, en 1999, la Macédoine avait accueilli malgré elle de nombreux réfugiés albanais, installés par l'ONU dans des camps (par exemple, un camp a été installé à 5 km de mon village). Beaucoup de ces personnes se sont installées définitivement en Macédoine.
Au début de l'année 2001, les autorités macédoniennes ont constaté la renaissance sur leur territoire de l'UÇK, organisation extrémiste albanaise qui avait auparavant mené la guerre contre les Serbes au Kosovo.
Des anciens de l'UÇK, interdite dans leur pays d'origine, se trouvent parmi ces réfugiés kosovars. Des militants de ce qui est appelé l'UÇK-M (ou UÇK de Macédoine) mettent aussi la pression sur des Albanais macédoniens pour qu’ils les rejoignent dans l’idéalisme : « Grand Kosovo : le pays pour tous les Albanais musulmans » !
Du jour au lendemain, d’une vie normale, nous avons basculé dans le chaos. Nos voisins albanais avec lesquels on s’entendait, et on s’entend toujours très bien, plus tard, après le conflit, ont reconnu qu’ils étaient obligés de suivre des consignes de l’UÇK.

Vous vous êtes donc retrouvée précipitée dans un conflit qui vous dépassait. Quand et pourquoi avez-vous décidé de quitter votre pays ?

Je n’ai jamais songé un seul instant qu’une telle situation serait possible… Donc, entre la terreur, la politique « sac de nœuds », l’incertitude de l’avenir… nous avons décidé de quitter notre pays… Notre famille proche, nos amis, nos emplois, tout…
C’était une décision prise davantage pour un meilleur avenir de nos enfants (nous avons deux enfants). En effet, mon époux est né en France et il avait vécu ici une douzaine d’années. En plus, il maîtrisait déjà la langue française parfaitement et il avait de la famille en Franche-Comté…
Mais, les choses ne se sont pas déroulées si vite… Mon époux est venu en France en 2001, d’abord tout seul, pour trouver un moyen d’existence possible et des conditions de vie convenables. Ce n’est qu’au bout d’une année que nous l’avons rejoint.

Quand vous êtes partie de Macédoine, quel a été votre sentiment ? Pouvez-vous nous parler aussi de l’accueil ici, en France.

FamillePour certains sentiments il n’y a pas assez de mots adéquats… Nous avons laissé toute une vie derrière nous… Quelque part, c’était comme une trahison vis-à-vis notre famille, nos amis, notre pays. C’est un douloureux affrontement entre des rêves personnels et la réalité collective…
Encore aujourd’hui, devant mes yeux défilent des images d’adieu avec nos proches ; nous étions en larmes et avec les cœurs serrés quand nous nous sommes quittés… Le voyage a duré environs trente heures en bus ; plus on s’approchait de France, plus je me suis posée la question : « Est-ce-que c’est un bon choix » ?…
En même temps, nous avons eu l’espoir… Mon époux avait du travail, et nous pensions que nous aurons une vie plus sereine en France…
… Je me rappelle du premier mot que mon fils a dit quand il a vu son père après une année : « Ça fait très longtemps que je ne dis plus ‘‘ papa ’’ » ! Enfin, nous étions réunis !
Mais !
Seulement, nous ne savions pas à quel point les épreuves qui nous attendaient ensuite, seraient une montagne très rude à franchir… Il y a trop de choses, des détails qui nous ont blessés.
Peu après notre arrivée en France, nous avons commencé « la bataille » pour la régularisation des nos papiers et notre statut.
Certes, mon époux travaillait, il avait déjà le statut de salarié, mais étant donné que moi avec les enfants sommes arrivés après, notre dossier était traité à part. Nous sommes arrivés en France en août 2002, et nous avons obtenu les papiers seulement en 2006 !
Nos enfants étaient scolarisés (au moins ça !) et ont vite appris la langue française. Moi, je ne parlais pas un mot de français et je n’avais pas le droit de travailler, mais, je me suis inscrite dans une association locale pour m’intégrer plus facilement dans le village où nous habitions.
Les habitants du village, les voisins ont été très aimables avec nous, sauf madame le Maire du village de C.., elle nous a fait endurer des moments très difficiles et elle a commis envers nous des actes racistes.
À cette époque, nous étions stupéfiés par cet abus de pouvoir, nous étions « paralysés » par l’injustice… Cette expérience nous a humiliés, peut-être d’autant plus que nous n’avons pas réagi car nous nous sentions dans une position très délicate…
Nous étions déchirés  entre la nostalgie, la guerre vécue et… de nouvelles difficultés, là où nous ne les attendions pas… Tout ce que nous voulions, c’était nous intégrer dans un pays qui est le pays natal de mon mari, et gagner  honnêtement notre vie…
Comme je vous l’ai dit plus haut, j’étais journaliste dans mon pays, mon mari avait un BTS et un travail. Nous ne cherchions pas la pitié ici…
C’est très dur, ce que je dis là, mais, aujourd’hui, en faisant une rétrospective des événements, je constate que nous n’avons pas trouvé en France ce que nous espérions… En même temps, après toutes ces années dures et terribles, après notre déménagement dans une autre commune, nous vivons actuellement sur une « mer » plus calme, nous avons beaucoup d’amis, nos enfants ont trouvé leurs repères…

Cependant, j’ai le sentiment d’avoir volé leur enfance à mes enfants et de les priver de l’amour avec lequel ils étaient entourés par des grands-parents, la famille proche…  Nous ne les avons pas vus durant plus de quatre ans, à partir de notre arrivée ici…
Mes souvenirs, mes sentiments, quand je pense aux nos premières années passées en France sont aussi chaotiques et aussi confuses que la guerre que nous avions vécue.
À la fois, un mélange d’amertume et d’espoir… Prise de conscience que les gens ordinaires, si on généralise les choses, sont des marionnettes victimes ou vainqueurs, tout dépend, qui tirent les ficelles pour nous mettre dans une telle ou telle position ???
Être aimé, accepté, intégré… dépend de nous-mêmes, mais aussi de nos origines, de politique en vigueur, du passé, de l’histoire du pays d’où l’on vient… Et il faut s’accrocher pour effacer tous ces préjugés…

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