C'était une véritable loterie, mon départ d'Algérie

D. est secouée par le fou rire en essayant désespérément de retrouver sur le téléphone portable les photos que son mari vient de prendre au bled (Guelma).

Sa fille appelée au secours a bien du mal au bout du fil à expliquer les manipulations nécessaires !

J’ai rencontré D., ASH à l’hôpital,  une première fois chez elle, où une amie infirmière dans le même service m’avait accompagnée. Débordant de vie et d’énergie, elle avait commencé à évoquer son parcours, peu ordinaire. Aujourd’hui, elle a accepté de venir chez moi pour continuer à raconter son histoire. Elle est arrivée les bras chargés de beignets algériens, je lui fais goûter des mantecaos, mes gâteaux d’enfance pied-noir.
Née en 1960 à Guelma,  elle n’a pas connu son père, mort pendant la grossesse de sa femme. Elle vit jusqu’en 1992 dans cette ville, où elle travaille comme caissière aux Nouvelles Galeries. Parlait-on de la guerre d’Algérie pendant son enfance ? Très peu. Elle ne se souvient que de quelques paroles de sa mère, évoquant les abus commis de part et d’autre.
Elle supporte mal l’ambiance dans sa famille, (son beau-père est violent), et dans la ville. Les islamistes commencent à apparaître, ce sont alors les premières manifestations du FIS, de plus en plus de femmes sont voilées. Elle rêve de quitter l’Algérie et de se rapprocher de sa sœur qui vit à Marseille, où elle s’est mariée, une dizaine d’années auparavant.
C’est alors qu’un de ses collègues lui parle de son oncle M., divorcé, qui a quitté l’Algérie dans les années 50 pour faire ses études en France ; il y a accompli ensuite son service militaire. Atteint de tuberculose, il a été soigné au sanatorium de Besançon, qui l’a ensuite embauché comme électricien.
D. entre en contact avec M. Ils se téléphonent régulièrement.
D. apprend que M. a 20 ans de plus qu’elle, et aussi qu’il a quatre enfants. Elle est partagée entre le désir de quitter l’Algérie, et la crainte de rejoindre un homme plus âgé, qu’elle ne connaît pas, dont elle n’a même aucune photo.
Finalement, 3 ou 4 mois plus tard, elle franchit le pas et décide de tenter sa chance. M. lui envoie un certificat d’hébergement, elle fait les démarches pour avoir un visa. Aujourd’hui elle s’en étonne encore : « Quand je pense à tout ça ! », soupire-t-elle en souriant…
Marseille lui semble un lieu convenable pour rencontrer M, puisqu’elle pourra l’inviter chez sa sœur. Le lieu de rendez-vous sera la gare Saint-Charles. Elle le reconnaîtra grâce à une veste en cuir qu’il portera sur le bras.
Elle a le cœur qui bat bien vite, D., en parcourant les quais du regard. Deux hommes semblent attendre devant une porte de sortie, mais ils ont tous les des deux les bras ballants… Et l’un semble bien âgé… Elle se dirige vers eux… Elle ne s’est pas trompée. C’est bien M. ( Ouf, c’était le plus jeune (« avec encore des cheveux »…), le froid de décembre l’avait poussé à enfiler le blouson. L’autre homme, c’est le mari de sa cousine. D. les emmène chez sa sœur où ils mangent tous ensemble. Elle .accepte de suivre M. à Dijon, chez une cousine à lui, le temps pour tous le deux de réfléchir. « Ca a été très vite », souligne-t-elle aujourd’hui, s’étonnant encore de son audace à avoir quitté son pays, rejoint et ensuite suivi un homme inconnu.
Deux jours plus tard, M. revient la chercher à Dijon, pour l’emmener chez lui, à Besançon. Le 31 décembre 1992, le mois même de leur première rencontre ils se marient.
Bien sûr l’adaptation à sa nouvelle vie n’a pas toujours été facile. D. s’est souvent sentie seule dans le grand appartement de fonction pendant que son mari travaillait. Dépaysement, absence de contacts avec l’extérieur (même si elle parlait couramment le français) « Bien des fois j’ai voulu partir », se rappelle-t-elle.
Sa vie change à la naissance de sa première fille, en 94. Et en 98, elle a un CES de 9 mois, en tant qu’agent de service à l’hôpital.
Elle recommencera à travailler après la naissance de sa seconde fille, en 2000.
Aujourd’hui elle a la double nationalité , algérienne et française, et s’est parfaitement adaptée à la France et à son travail. La maison douillette construite par son mari rappelle par sa décoration l’origine algérienne de la famille.
« C’était une véritable loterie, mon départ d’Algérie ! » reconnaît D.
On comprend vite qu’à ce jeu-là, D. a gagné, en la voyant rayonnante, entourée de son mari et de leurs deux filles. Les excellents résultats scolaires de S.et L. sont un signe de plus de cette intégration réussie.
S’intégrer ne veut pas dire pour autant oublier ses origines. F. prend bien soin de le rappeler régulièrement à ses filles. Toutes les deux comprennent l’arabe et le parlent un peu. Elles entendent souvent cette langue lors des rencontres avec les amis d’origine algérienne. La plus jeune trouve aussi que la place Cassin a parfois des airs de là-bas. «Regarde, papa, c’est comme au bled ! Il y a plein de Chinois ! » Lors des trop rares retours à Guelma elles sont aussi du voyage, et consolident ainsi les liens entre la famille maintenant française et les familles algériennes de leurs parents.

AnnabaLe hasard a permis que je rencontre D. à Annaba, en octobre dernier. Après avoir programmé un voyage en Algérie, j’ai appris qu’elle aussi avait décidé de retourner en Algérie, pour la deuxième fois depuis 1992. Elle irait chez sa mère à Guelma, accompagnée de sa plus jeune fille.
Hasard d’autant plus surprenant que le jour où j’appelais D. depuis Annaba, elle venait d’arriver dans cette ville pour rendre visite à la famille de son mari.
C’est encore devant une gare que nous avons rendez-vous ! Les embouteillages font rage, et pourtant c’est pile à l’heure que je m’entends interpeller depuis une voiture, par D., toute pimpante. Fous-rires de nous revoir en Algérie, après avoir évoqué ce pays si souvent en France. Au volant, souriant de nos retrouvailles, le neveu de M. à qui D. a demandé de nous amener à la plage, et de revenir nous chercher deux heures plus tard.
AnnabaD. m’invite à boire un thé dans un établissement de bord de mer, va et vient entre l’arabe qu’elle parle avec le serveur,  et le français avec moi, mélange parfois les deux. Nous nous promenons ensuite le long de la plage. Des ordures diverses jonchent le sable, D. s’en désole, évoque aussi les dégradations qu’elle a constatées. Heureusement, remarque-t-elle en souriant, le soir qui tombe rend la saleté invisible ! La baie d’Annaba rayonne, splendide. Au loin, les feux des bateaux à l’ancre. Moment propice aux confidences ; D. me parle alors de ses liens avec l’Algérie, de sa nostalgie quand elle est loin, mais se dit consciente aussi de ne plus pouvoir y vivre.
Dans deux jours elle repartira en France, retrouvera  l’hôpital. Pour le moment elle est dans le bonheur de retrouver les siens, ne tarit pas d’éloge sur la famille de son mari, qui fait tout son possible pour lui rendre service et faciliter ses déplacements.
Demain, elle ira avec sa fille au hammam, fera encore des démarches pour sa mère, âgée, et atteinte de cataracte. Elle aurait bien voulu pouvoir la faire opérer.
Elle n’aura pas en le temps de faire tout ce qu’elle voulait. Cette semaine passe trop vite…
Il lui faudra revenir bientôt, regrettant que le travail et le prix du voyage soient aussi restrictifs.
Pour être pleinement elle-même, D a besoin de ses deux pays. M. lui aussi, qui va en décembre venir à son tour en Algérie.

Depuis nous nous téléphonons souvent D.et moi, et prenons plaisir à nous souvenir de nos retrouvailles si particulières dans son pays, qui était autrefois aussi un peu le mien ; devant une gare,  en plus, alors que j’ai passé toute mon enfance dans différentes gares d’Algérie !

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