« On m’appelait la veuve »

Mon mari a pris sa retraite, il venait tous les deux ans mais il restait plus longtemps. Entre trois et cinq mois. Un jour, il m’a proposé de venir en France pour un mois de vacances.

Elle n’a aucune idée de son âge. Elle dit que ses rides et son dos parlent pour elle. Ses parents lui ont raconté qu’elle est née «l’année des Américains » ! [1] Elle, qui ne sait ni lire ni écrire, elle a comme ça des repères historiques qui jalonnent sa vie. Elle s’est mariée quand il y a eu le tremblement de  terre d’El Asnam.[2] Son mari et plusieurs jeunes du village sont partis en France à la saison des figues.

Inutile de lui demander d’autres  précisions.

Je fais un calcul rapide 1942-1954 = 12 ans

Mais tu avais douze ans !

Drifa me fixe de ses yeux ambres et son regard se perd. “Je ne sais pas ! Dieu le sait !”

Je voulais en avoir le cœur net.

Je respire à fonds, rougis et me lance. C’était plus un murmure qu’une question clairement formulée : Tu étais pubère ?

Moi, c’était juste pour avoir un âge approximatif et encore !

Avant, ce n’était pas comme maintenant. Aujourd’hui, les filles  vont à l’école, elles ont leur mot à dire et elles ont raison. Nous, on ne savait rien et il fallait surtout obéir et se taire. Il y avait comme ça des familles qui préféraient que leur future bru vive parmi elles jusqu’à la consommation du mariage comme ça on peut mieux la façonner !

Comment vivais-tu l’absence de ton mari ?

Quand j’étais beaucoup plus jeune, je ne me rendais pas trop compte. Je menais la vie de toutes les filles du village. J’aidais aux taches domestiques et la nuit je dormais au milieu des autres petites filles jusqu’au jour où j’ai cohabité avec mon mari ! Enfin ! c’est une façon de parler puisqu’il ne vivait pas avec nous. Il était en France.

Parfois, il m’arrivait même d’oublier que j’étais mariée et je jouais et riais avec les filles de mon âge alors ma belle-mère me grondait énergiquement

En grandissant, cela devenait plus  difficile surtout quand j’ai commencé à avoir des enfants. J’avais très peu de nouvelles de mon mari, toujours par l’intermédiaire de mon beau-père qui en avait  quelques fois par les  hommes du village ou des villages d’à côté.

Je vivais très mal l’absence de mon mari car je me sentais très seule. Toutes mes autres belles sœurs étaient entourées de leur mari et de leur propre famille. Moi, j’étais seule, moi j’avais quitté mon village et quand il y avait des conflits, je n’avais qu’une solution m’enfermer dans ma chambre et pleurer. L’aînée de mes belles sœurs était très gentille, elle venait souvent me consoler, elle me donnait aussi des gâteries en cachette des autres. Je vivais dans la même maison que mes beaux-parents donc je n’étais pas libre du tout. C’était  eux qui décidaient de tout, de mes besoins. Je ne savais pas si mon mari envoyait un mandat ou pas. Je n’avais pas de contact direct avec lui. Il venait parfois pour un mois, mais pas tous les ans

Deux fois dans l’année, mon beau-père me proposait de m’emmener dans ma famille pour quelques jours. A l’époque, ça ne me dérangeait pas trop, on vivait comme ça.

Le plus dur, c’étaient les insultes de femmes méchantes dans le village, surtout celles qui avaient beaucoup de garçons. A la fontaine, je devais passer après elles, même si j’étais arrivée avant elles. Le pire c’était quand elles me traitaient de « veuve » et mon petit de « fils  de veuve » ! En Kabylie, c’est la pire des insultes. Mon mari était au loin mais il n’était pas mort ! Parfois, elles assuraient que mon mari « avait une Française ».

Les années ont passé  ainsi, les enfants commençaient à grandir.

Une année, je ne sais pas ce qui s’est passé, mon mari me proposa d’aller habiter en Ville.  Il est vrai qu’il m’arrivait de me plaindre quand il était là mais il ne faisait jamais de commentaire. Il me disait simplement de prendre patience. Nous avons emménagé dans l’immeuble de mon neveu, à l’étage en dessous. Au début, tant que mon mari était présent, j’étais toute heureuse. Je pouvais être seule avec lui. On sortait ensemble, il me montrait les magasins. Je découvrais plein plein de choses. C’était une découverte. J’avais quitté mon premier village pour me marier et je n’avais jamais quitté le deuxième. Mon mari était très attentionné, Je le découvrais. J’avais l’impression que je venais juste de me marier. C’était vraiment du bonheur.  Puis il est reparti pour son travail. Alors là, ce n’était pas bien car je me retrouvais seule. C’était la première fois de ma vie que cela arrivait. Mon mari m’avait laissé un peu d’argent pour les courses et les dépenses pour les enfants. Il fallait payer le loyer, l’électricité et en plus je ne savais même pas compter ! Pour payer mes achats, je tendais mon porte-monnaie au commerçant. Je faisais entièrement confiance à tout le monde. De toutes les façons je n’avais pas le choix.  J’étais complètement affolée. Je montais chez mon neveu pour qu’il m’explique les choses. Souvent sa femme m’accompagnait. Elle me montrait les différents chemins, où trouver les meilleurs prix etc. Parfois, les voisines les plus proches me proposaient de venir avec elles. Je me sentais de plus en plus à l’aise. Je naissais une deuxième fois. Parfois les beaux parents me rendaient visite, mes parents aussi. Je tenais à montrer à tout le monde que ma maison était bien tenue, mes enfants bien élevés. Je m’habituais petit à petit. Je devenais de plus en plus autonome. J’étais contente.

Pendant quelques années mon mari envoyait de l’argent régulièrement. Puis plus rien sans aucune explication. J’étais pleine de doutes : j’entendais ces femmes du village qui, autrefois, me disaient qu’il avait une autre femme et que « l’exil mangeait les hommes ». Il est resté 5 ans sans venir à la maison. Les retards de loyers s’accumulaient et les mandats étaient fantomatiques. J’étais constamment terrorisée par l’idée d’une expulsion. Parfois il n’y avait rien ou très peu à manger alors je ne mangeais pas ou je  me contentais d’un vieux morceau de galette que je trempais dans un verre de lait ou d’eau. Je préférais que ce soit mes enfants qui mangent. De temps en temps des voisines m’envoyaient leurs enfants avec un plat de couscous ou du pain frais. Quand mes parents ou mes beaux parents venaient me rendre visite ils venaient toujours avec un couffin plein. Tout  ça  me faisait très mal.

Un jour une voisine, c’était mon amie, m’a suggéré de travailler. Mais où ? je n’ai jamais été à l’école moi ! Elle m’a présenté une dame qui recherchait une personne de confiance pour faire son ménage. C’était une institutrice et elle habitait dans le quartier. J’ai beaucoup hésité. J’étais très tentée, mais que dirait ma famille, les gens, le village  !! Mon amie a su me convaincre. La dame aussi. J’ai donc commencé une longue carrière de femme de ménage chez des particuliers ou des entreprises. J’appris à gérer mon budget, j’ai rencontré de nouvelles personnes. Bref, progressivement je suis devenue autonome. J’ai appris la couture et la confection Au début, pour nos besoins, puis pour rendre service à des voisines ou des amies. De fil en aiguille je me suis constitué une bonne clientèle et j’ai alors abandonné les ménages. Les enfants avaient grandi. Ma fille aînée est devenue secrétaire, la cadette   assez fragile psychologiquement s’occupait de  la maison et m’aidait pour les menus travaux de couture ou de broderie. Le fils travaillait dans une entreprise, je crois que c’était dans l’électricité. Quand ils étaient jeunes, j’ai été très sévère. Peut-être trop, mais je ne voulais plus entendre mes enfants être traités d’ « enfants de veuve ». En cas de soucis ou de problème plus grave je ne voulais pas qu’on dise  « oui bien sûr, c’est une maison de femmes ».

Entre temps, les contacts avec mon mari ont été  renoués. De nouveau, il nous envoyait de l’argent et tout ce que notre fils demandait, même le superflu. Il ne rentrait pas tous les ans mais quand il le faisait, il apportait beaucoup de choses pour la maison qui était très ainsi bien équipée.

Mais les choses avaient changé. Sa présence me devenait de plus en plus insupportable. La situation était très tendue même avec les enfants. On avait appris à vivre sans lui, à se débrouiller tout seul et on n’admettait pas qu’il reprenne une place de chef de famille. Alors quand il était très présent on ne le considérait pas. Le ton montait de plus en plus souvent. C’était infernal, on n’avait qu’une hâte, c’était qu’il reparte en France.

Mon mari a pris sa retraite, il venait tous les deux ans mais il restait plus longtemps. Entre trois et cinq mois. Un jour, il m’a proposé de venir en France pour un mois de vacances.  Puis mes séjours en France se prolongeaient de plus en plus .

En france, je ne me sens pas à l’aise. Il y a bien des femmes du village ou de la famille qui vivent définitivement ici . Je peux les fréquenter, je ne suis donc pas seule, mais en France je ne suis pas  chez. moi. Rien n’est pareil même la langue et en plus je dois me faire accompagner par mon mari ou quelqu’un d’autre pour me faire comprendre. Je retourne en arrière là !!! Il me tardait de plus en plus de rentrer et surtout sans mon mari.  Je ne sais pas, mais j’ai appris à aimer l’indépendance. J’ai découvert qu’une femme peut se débrouiller toute seule tout en restant honorable.

Dès que j’arrivai en France, je trouvais mille et une excuses pour rentrer chez moi. Lui, il m’embrouillait avec des histoires de papiers, d’argent. Je ne comprenais rien. Un jour, il m’a dit que je pouvais percevoir une retraite en France. C’est vrai que j’ai mordu à l’hameçon, alors je suis restée. Il a fait un dossier pour moi et on nous a répondu que n’ayant jamais travaillé en France, je ne pouvais pas prétendre à une retraite française.

J’ai bien réfléchi, je sais que je ne pourrai être à l’aise que chez moi avec mes amies, mes habitudes  et quand on vieillit Dieu sait qu’elles sont importantes et quand je vais mourir, je n’aurai pas les miens près de moi. Oh non ! je rentre, je rentre. Lui, il fait ce qu’il veut. De toutes les façons, je suis mieux sans lui je me suis débrouillée sans lui si longtemps !

Le mois prochain, en août, ils vont rentrer au pays. Elle tient à faire le Ramadhan au milieu des siens, dans son atmosphère à elle. Les billets sont déjà pris depuis longtemps   Le 2 août, ils embarquent, mais elle, elle sait que c’est un aller sans retour.

[1] Débarquement des troupes alliées en  Algérie  en 1942

[2] Un très fort tremblement de terre a détruit en partie  cette ville de l’ouest algérien en 1954

Partager cette page :
  • Au Soudan, c'est moi qui aidait les autres.

    «Je suis en France pour préparer mon doctorat ». «Mes premiers pas en France datent de 1999. Je suis venu à Besançon après mes études dans mon pays, je suis resté un an et j’ai obtenu mon Master 1 en Sciences du Langage».

  • Nous voulions faire pression sur le gouvernement de Damas pour arrêter les violences

    Je suis parti de Syrie il y a deux ans, en juin 2012, pour participer à la conférence pour la paix de l’opposition syrienne au Caire, et avant j’étais à une réunion en tant que membre du comité préparatoire pour cette conférence à Istanbul pendant 10 jours.

  • Elles sont venues d'Algérie

    Elles sont venues d’Algérie rejoindre leur mari, après avoir « grandi là-bas ».

  • Regard d'un étudiant Centrafricain sur la France

    La République Centrafricaine se situe au coeur du continent africain. Ancienne colonie française, indépendante depuis le premier décembre 1958, on entend très peu parler de ce pays dans les médias français.

  • Elizabeta et Jacques, un mariage Franco-Macédonien

    Elizabeta est venue de Macédoine poursuivre ses études à l'université de Besançon. Elle y a rencontré Jacques, un Franc-Comtois. Ce couple mixe avec bonheur les deux cultures

  • Les cerveaux qui se perdent...

    Elle vit depuis huit ans à Besançon. Cette jeune diplômée guinéenne veut rentrer en Guinée, pour développer des projets relatifs à son doctorat en Sciences du Langage. Elle a décroché son diplôme le 14 janvier 2011, à l’Université de Franche-Comté, avec une mention très honorable et les félicitations du jury.

  • Elisabeth Röcker, immigrante allemande pour raisons sentimentales

    Un document de 1920 qui prouve que l'administration peut faire preuve de compréhension face à des situations humaines difficiles.