En 1952, M. Lazhari Khaoua quitte l'Algérie et arrive à Besançon

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Lazhari Khaoua, arrivé parmi les premières vagues de travailleurs immigrés algériens, a connu les grandes difficultés des nouveaux installés.

« Je suis né en 1933 à Khenchela, dans le massif des Aurès. Mes parents habitaient au douar d’Ensigha. Ils élevaient quelques petits troupeaux de moutons, mais ils n’avaient pas de terre. Mon père faisait un peu le cordonnier, aussi. Ma famille était très pauvre. Il faut dire qu’à ce moment-là, en Algérie, ce n’était pas comme maintenant, il n’y avait pas de boulot ; nous étions des Français musulmans, donc nous étions sous l’autorité française. Nous étions des Français si vous voulez, mais il y avait les colons qui faisaient ce qu’ils voulaient. Ils prenaient des gars pour travailler pour des salaires de misère, alors je me suis dit que je préférais venir en France. Je suis parti, et dès que je suis arrivé ici, j’ai trouvé du boulot.khenchela
J’ai un frère aîné, qui est mort, et trois sœurs, dont deux qui m’ont rejoint. J’ai appris à lire en arabe à l’école coranique de Khenchela. En arabe, mais pas en français. Je suis parti en France en 1952, et je n’avais pas dix-neuf ans, avec l’autorisation de mes parents. Je suis venu à Besançon parce qu’il y avait déjà des gens de Khenchela, quelques Hakkar.


Les immigrés à Besançon

Tous les Algériens de Besançon étaient du même coin, du Constantinois, d’Aïn Beïda, d’Aïn Fakroun, de Khenchela…. Au début, ils ne savaient pas qu’il n’y avait pas de boulot, rien du tout, mais ils venaient quand même, pour voir, et puis, je crois que deux ou trois ans après, il y avait du travail pour tout le monde.
Les Algériens, les Africains, logeaient tous au « triage », derrière la rue Clemenceau, dans des wagons de marchandises. Il y en avait aussi à la Mouillère, à la Tour Carrée de Battant. Et dans des baraques en bois, des casemates. J’ai été plusieurs fois pour voir. Il faisait froid, il n’y avait pas de lumière, pas d’eau. Rien du tout. Des gens qui travaillaient et puis après le boulot qui rentraient avec des bottes, ils avaient de la boue jusqu’aux genoux. Personnellement, je n’ai pas connu beaucoup de misère par rapport à ceux qui étaient au triage ou dans les casemates.
Quand je suis arrivé ici, je suis moi aussi allé au « triage ». Je suis resté quelques jours là, puis je me suis mis à chercher du boulot. Il y avait de la misère. Heureusement, les Nord-Africains ont été beaucoup aidés par M. Jean Carbonare, l’abbé Chays et M. Pfister. J’ai été voir M. Carbonare. Il est venu avec moi aux Mines de Blanzy et le directeur m’a pris à l’essai.
Je ne savais ni parler, ni lire ni écrire le français. Je me rappelle, quand je suis arrivé en France, je ne savais pas comment vous appeliez le pain ; il fallait que j’aille voir quelqu’un qui parlait français, qui me disait comment on appelait le pain ! Après le travail, j’allais prendre des cours le soir dans la rue d’Arènes, avec Mlle Karrer, pendant trois ans et demi. Je crois qu’on était à peu près une vingtaine. L’arabe, on était quatre ou cinq qui savions le lire. Et puis les autres, ils ne savaient ni lire ni écrire, ni en arabe ni en français.


Le travail et l’intégration progressive

Grâce à l’intervention de Mlle Karrer auprès du directeur des Mines de Blanzy, L. Khaoua obtient un logement sur le chantier, au 78 de la rue de Clemenceau, dans une petite maison.

Après, pour moi, ça commençait à aller pour le français, et même bien ! Je me rappelle quand on faisait des écrits au tableau, mademoiselle Karrer était très contente. Je vous assure qu’ils lisaient. Tous, tous, tous ! Mais il a fallu qu’on suive les cours pendant longtemps. Tous les soirs, on descendait à l’école. Pendant quatre ans. Et pendant mon service militaire, à Besançon, le commandant m’a fait les papiers nécessaires pour que je puisse continuer à suivre les cours de français.
Au bout d’un an, des gens de ma famille sont venus me rejoindre. Ma foi, on a travaillé en équipe, ensemble aux Mines de Blanzy. Le directeur était bien content de nous.

En 1953, L. Khaoua fait son service militaire à la caserne Vauban où il sert d’interprète. Il est démobilisé avant terme car on juge qu’il est plus utile aux Mines de Blanzy. En 1955, après avoir obtenu son permis de conduire, il devient chauffeur-livreur.

J’envoyais un peu d’argent chaque mois à mes parents, tant qu’ils étaient vivants. Ce que nous touchions comme paie, c’était à l’époque dans les 250 francs, mais le paquet de Gauloises était à 10 centimes, comme le verre de rouge !
J’ai fait un travail dur, dur… vous savez ce que c’est, le charbon ! J’ai travaillé pendant cinq ans aux Mines de Blanzy. À ce moment-là, ce n’était pas comme maintenant, il n’y avait pas de gaz, le chauffage était souvent au charbon, alors je livrais le charbon. Sur le chantier, nous préparions les sacs, de 50 kilos, et puis après on apportait ça aux clients. Parfois, il fallait monter un sac de charbon jusqu’au 4e ou 5e étage, sur le dos. J’ai été au centre FPA, ici à Besançon, et après six mois de stage, j’ai eu mon diplôme. Après, j’ai travaillé dans une société parisienne qui faisait de la construction, ici, à Besançon.


Retour en Algérie

Au cours d’un bref séjour à Khenchela, en 1958, L. Khaoua épouse une fille du pays. Le jeune couple s’installe rue du Bougney, vers l’ancienne école d’horlogerie. C’est là que naissent leurs deux premiers enfants, une fille en 1959 et un garçon en 1960. En 1962, l’Algérie obtient son indépendance.

Et puis dans les années 1960, je me suis dit que je pouvais rentrer en Algérie. Le 30 septembre 1960, je suis parti en Algérie avec ma femme et mes deux enfants. J’y suis resté six ans. Sur le coup, au début, c’était bien, et puis après, la jalousie d’un côté, il y a trop de magouilles, d’amalgames de l’autre… En France, il n’y avait pas de corruption, de détournement de fonds… Au début, le FLN n’était pas corrompu. Avec Ben Bella, ça allait les trois premières années où il était au pouvoir. Après, il y a eu le coup d’État de Boumediene, et depuis ce coup d’État et jusqu’à présent, le président algérien est manipulé par l’armée. Ce sont les militaires qui commandent en Algérie. Si tous ceux qui sont passés au pouvoir avaient été corrects, l’Algérie serait un pays merveilleux parce qu’on y trouve tout. Maintenant, nous avons un président civil, mais il est commandé par l’armée.


De nouveau Besançon

Entre-temps, sur l’insistance de ses parents et de son oncle, L. Khaoua épouse une de ses cousines. En 1966, L. Khaoua revient seul à Besançon. Il trouve un emploi de chauffeur-livreur de charbon « Chez Medigue », rue de Vesoul.

Puis je suis revenu en France, et j’ai travaillé chez Medigue. C’est lui qui m’a trouvé un appartement à Fontaine-Écu. En 1968, j’ai ramené ma famille et je suis resté jusqu’à présent. En 1974, j’ai quitté Medigue et le charbon, et j’ai travaillé comme magasinier à côté de la rue Fontaine-Écu jusqu’à la retraite en 1987.
En Algérie, j’ai construit deux maisons. On a mis des sous de côté et après la guerre, qui a duré longtemps, nous avons eu des gosses ici, à Besançon. Ils ont été élevés ici, et ils ne veulent pas rentrer. Ils sont tous Français, alors que moi j’ai gardé la nationalité algérienne. J’ai eu quatorze enfants, et je voulais rentrer en Algérie, moi, j’ai une belle maison… Mais ma femme ne voulait pas rentrer. J’ai deux femmes, et elles ne veulent pas rentrer. Je disais « si vous voulez, on y va et on revient ici ». Mais qu’est-ce qu’il nous reste à vivre ? On ne peut pas rentrer là-bas et laisser les gosses ici. Tous les enfants ont de bons boulots et ils travaillent.


La famille

Et j’ai trente-quatre petits-enfants, dont les plus grands ont dépassé les vingt-cinq ans. Et pour eux aussi, ça va. Quand on pense à ce que nous, nous avons fait, et que nous réfléchissons à ce qu’ils vont devenir, eux, il y en a tant qui ne veulent pas travailler ! C’est général, maintenant, ils sont dans la boisson, la drogue, et tout cela fait des malheurs.
Ma langue maternelle est l’arabe. J’ai lu le Coran, en arabe et en français. Mes enfants parlent français. Certains comprennent l’arabe mais nous répondent en français. Et nous aussi parfois nous leur parlons en français. Il n’y a pas beaucoup de petits-enfants qui veulent apprendre l’arabe, pas beaucoup… Mais même si nous voulions qu’ils apprennent l’arabe, nous n’avons pas d’autorité pour leur imposer ça. C’est leurs parents… mais les enfants maintenant, quand vous leur dites quelque chose, ça rentre par là et ça sort par là !
Ni mes enfants ni mes petits-enfants ne souffrent du racisme. La scolarité des petits se passe très bien. Ils ne sont pas sur Besançon, mais aux alentours.
Mes enfants sont musulmans mais il n’y en a pas beaucoup qui font la prière. La prière, c’est pour soi-même, c’est tous les jours et le vendredi est un jour spécial, où on se réunit tous avec l’imam. ils font tous le carême, le ramadan, et ne mangent pas de porc. Certains sont mariés à des Françaises qui se sont converties à l’islam. Moi je suis musulman, et je trouve bien que ma belle-fille se convertisse. L’islam est une religion douce. Il y en a plein qui sont musulmans, mais avec la langue, c’est tout ! Un vrai musulman qui pratique sa religion correctement ne fait de mal à personne ; il s’entend bien avec son voisinage, au travail… Mes petits-enfants font le ramadan, les garçons à partir de seize ou dix-sept ans, et les filles un peu plus tôt.


Un peu de désenchantement…

Je regarde la télévision qui me plaît, mais c’est la honte, pour les musulmans, de regarder toutes ces conneries !
J’ai deux petits-enfants qui s’intéressent à l’Algérie. Il y en a même un qui veut partir en Algérie, parce que ça se développe là-bas. Avant, les gens avaient peur quand il y avait le Front Islamique du Salut, mais maintenant que tout va bien, ça se développe et on peut gagner des sous. Ici, il n’y a pas de boulot, rien du tout, et il y a même les Restaurants du Cœur…
Quand on regarde en arrière, bon, les parents, ils sont partis, c’est fini. Alors, la génération de maintenant, j’ai élevés mes enfants, mais pas comme on les élève maintenant. Car maintenant, ce sont des diables, pas des enfants. Il leur faut le portable dans la poche, c’est la misère, et quand les parents leur parlent, ils répondent… Ce qui a détruit cette génération, c’est les drogues. Regardez comment certains jeunes sont devenus. Surtout des gosses arabes, et surtout dans les quartiers comme Planoise ou Fontaine-Écu.

 

Un premier entretien avec Lazhari Khaoua a eu lieu le 6 septembre 2006. Ses propos, recueillis par Colette Bourlier et Alain Gagnieux, ont été tout d’abord publiés par la Ville de Besançon dans la brochure Les Nord-Africains à Besançon. De la Libération aux années 60, puis sur le site Migrations à Besançon. Le deuxième entretien a eu lieu en décembre 2009, au domicile de M. Khaoua, autour d’un bon café chaud. Ses propos ont été recueillis par Philippe Godard. Ce texte rassemble les deux entretiens.

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