Immigrés d'Afrique du Nord à Besançon, d'après le mémoire de maîtrise de Abdelaziz Metyar (1991)

Sommaire

On ne peut confondre les Algériens, les Marocains et les Tunisiens sous peine de simplifier excessivement l'histoire de l'immigration

 

Le terme de « Maghrébin » désigne tous les habitants du Maghreb(1) perçu comme entité géopolitique, quelque soient les nationalités des hommes. Dans les différentes recherches sur l'immigration, ce terme reste vague et déforme la réalité. En prenant appui sur les travaux du sociologue Gildas Simon, Gérard Noiriel(2) évoque la nécessité de distinguer les histoires migratoires des immigrés d'Afrique du Nord afin d'en révéler les particularités. On ne peut confondre les Algériens, les Marocains et les Tunisiens sous peine de simplifier excessivement l'histoire de l'immigration; « le recours constant à l'étiquette « maghrébine » permet de conforter le discours xénophobe sur le « ghetto(3) », en grossissant les chiffres »(4), les nationalités étant gommées à la faveur d'un vocable omniprésent et opaque.
Ainsi, à la lumière des ouvrages de Gérard Noiriel et d'après le travail d'Abdelaziz Metyar(5), il convient de rendre compte des différentes histoires des groupes de migrants maghrébins dans le Doubs et à Besançon plus spécialement.

I. La longévité et les spécificités de l'immigration algérienne

Dans les années 1950 débutent les vagues successives de l'immigration maghrébine. Dès la fin de la seconde Guerre Mondiale, le gouvernement français issu de la Résistance accorde la citoyenneté française aux Algériens en regard de leur rôle dans la libération de la France(6). Les Algériens ne sont plus des immigrants étrangers ou des migrants coloniaux mais des migrants régionaux, les « Français Musulmans d'Algérie » (FMA). Ainsi, le « redémarrage de l'économie [du Doubs] à nécessité un potentiel important de main-d'œuvre et le patronat s'est tourné vers l'Algérie. »(7). Les Algériens bénéficient alors d'une libre circulation et s'attirent les faveurs du patronat: « beaucoup de chefs d'entreprise préfèrent recruter des travailleurs algériens plutôt que des étrangers car ils sont moins exigeants sur le plan salarial, moins impliqués dans les grèves »(8).
Jusqu'au milieu des années 1950, l'émigration algérienne bénéficie d'un regard positif alors que les arrivées des Italiens et Polonais stagnent ou s'atténuent (les pays retiennent leurs travailleurs dans un contexte de relance de leurs propres économies). Outre une concentration autour des villes de Sochaux, Montbéliard, Valentigney ou encore Audincourt (avec l'implantation de l'usine Peugeot), les travailleurs algériens sont largement présents à Besançon. C'est le temps des cités dortoirs que certains employeurs bisontins mettent à la disposition de leurs employés, et des foyers de travailleurs.
Toutefois, en 1954, les Algériens (FMA) sont recensés sous l'appellation « Musulmans originaires d'Algérie ». Cette mise en avant de la religion contredit le principe d'égalité mis en valeur lors de l'octroi officiel de la citoyenneté française ; formellement soumis aux mêmes droits et devoirs que les citoyens français, les Algériens subissent des « discriminations en matière d'assurance et de sécurité sociales »(9). Discriminations qui sont accentuées par la Guerre d'Algérie (1954-1962) qui se clôt sur les Accords d'Évian et le renouvellement des nomenclatures officielles sur le statut des Algériens en France. Les FMA deviennent alors des étrangers immigrés.
Pourtant, l'immigration algérienne ne faiblit pas. La guerre et les déplacements forcés de population accélèrent les mouvements migratoires au sein desquels trois groupes se distinguent; les « pieds-noirs »(10), les « harkis »(11) et les Algériens devenus des immigrants étrangers. À Besançon, les harkis sont installés « dans des cités construites à la hâte [...] chemin des Montarmots notamment »(12). En 1962, les Algériens représentent 21% des étrangers du Doubs, derrière les Italiens. Se sont surtout des hommes seuls bientôt rejoint par leurs épouses et leurs enfants dans le cadre de la politique de regroupement familial. Aussi, avec l'arrêt de l'immigration algérienne vers la France en 1973 (décidé par le gouvernement algérien puis confirmé du côté français), la population algérienne de Besançon se stabilise et la population de Besançon rajeunit en raison des naissances sur le sol français et des naturalisations des jeunes Algériens à leur majorité. Les Algériens restent majoritaires à Besançon en comparaison des autres populations nord-africaines.

 

(1) De l'arabe Al-Maghrib qui désigne « le Couchant », cette région d'Afrique du Nord entre la mer Méditerranée et le désert du Sahara.

(2) Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXè-XXè siècle). Discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007, p. 585.

(3) Lieu de vie d'une seule et même communauté, séparée du reste de la population.

(4) Ibid., p. 585.

(5) Abdelaziz Metyar, Immigration maghrébine dans le Doubs, mémoire de maîtrise de géographie, effectué en 1991 à Besançon.

(6) Gérard Noiriel, op. cit., p. 517.

(7) Abdelaziz Metyar, op. cit., p. 20.

(8) Gérard Noiriel, op. cit., p. 518.

(9) Gérard Noiriel, op. cit., p. 518.

(10) C'est ainsi que sont désignés les Européens, les anciens colons installés dans les pays du Maghreb dès les débuts de l'implantation française en Afrique du Nord et qui rejoignent l'Europe lors des mouvements d'indépendance. On les nomme aussi les « rapatriés ».

(11) Le terme de « harki » est tiré de l'arabe harka qui signifie « mouvement ». Il est utilisé pour qualifier les Algériens musulmans engagés auprès de la fonction publique française mais surtout au sein des troupes supplétives de l'armée française contre les mouvements indépendantistes, de 1954 à 1962. Voir à cet effet l'ouvrage de Gérard Noiriel précédemment cité (p. 544) et Tom Charbit, Les Harkis, La Découverte, Paris, 2006.

(12) Abdelaziz Metyar, op. cit., p. 11.

 

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