Immigration et pratiques religieuses à Besançon

Sommaire

L'immigration en France fut d'abord une nécessité (besoin de main d'œuvre, reconstruction du pays, enrailler la baisse démographique...).

Européenne puis coloniale, l'immigration s'ouvre et se diversifie depuis la fin des années 1960 avec la reprise de l'immigration espagnole, l'essor des venues des Algériens, des Portugais, des Marocains, l'apparition d'une immigration noire africaine, turque et asiatique. À cette « mondialisation des flux géographiques »(1) s'ajoute le caractère définitif de la présence des migrants sur le sol français (regroupement familial, restriction des flux migratoires, échec de la politique d'aide au retour...).
Ainsi sont rendues visibles les diverses traditions, coutumes, religions des migrants des différents pays. Cette mixité culturelle et confessionnelle est mise en évidence dans les politiques d'intégration de la fin des années 1970; la modification du « paysage religieux français »(2) de tradition judéo-chrétienne, ne doit ni remettre  en question la République laïque, ni être un élément de stigmatisation des populations immigrées.
En effet, la France est, depuis la loi de séparation de l'Église et de l'État de 1905, une République laïque qui repose, sur le plan juridique, sur trois principes; la lutte contre les formes de dominations de la religion sur l'État et sur la société civile, l'égalité des religions et des convictions (dont celle de ne pas croire), le respect de la liberté de conscience et de culte(3). Selon ces piliers, la laïcité française doit permettre aux citoyens de faire des démarches dans lesquelles ils n'ont pas le sentiment de renier leur appartenance à un culte(4).
De ce fait, la religion peut-elle constituer un frein à l'intégration des populations immigrées? Quelle est la situation des musulmans et des bouddhistes en France et à Besançon ?

 

 

(1) Najib Kawtar, Immigration et pratiques religieuses. La question de l'intégration. Les disparités de pratiques religieuses dans les quartiers de Besançon, mémoire de master 1 de géographie, Besançon, 2004-2005, p. 13.

(2) Selon le titre de Najib Kawtar, Immigration et pratiques religieuses. La question de l'intégration. Les disparités de pratiques religieuses dans les quartiers de Besançon, op. cit., p. 34 et d'après l'expression d'Alain Boyer, L'islam en France, PUF, Paris, 1998, p. 72.

(3) Selon l'entretien de Jacques Baudérot dans la revue Regards sur l'actualité, « État, laïcité, religion », n°298, La Documentation française, Paris, février 2004.

(4) Ibid.

 


I. l'Islam et le Bouddhisme en France

Les relations de l'État français avec les populations de confession musulmane sont anciennes du fait, notamment, de la colonisation de certains pays du Maghreb et de l'Afrique subsaharienne (Algérie, Maroc, Tunisie, Mali, Sénégal, Niger...). L'islam devient, avec la présence des troupes supplétives coloniales dans l'armée française et l'immigration de main d'œuvre, une des religions présentes sur le territoire français. Jusque dans les années 1970, les autorités françaises se déchargent sur les pays d'origine du soin d'encadrer, sur le plan religieux, les ressortissants étrangers présents en France(5). D'ailleurs, les travailleurs immigrés originaires d'Algérie, Maroc et Tunisie (pour l'essentiel) ne manifestent pas leur appartenance et leurs besoins religieux. D'une façon générale, le discours public ne porte pas grand intérêt à l'immigration ce qui permet « aux personnes directement concernées de se fondre progressivement dans la population française »(6). Les organisations issues de l'immigration étant interdites, les travailleurs algériens, tunisiens et marocains de confession musulmane observent les principaux rites de leur religion (ramadan, interdis alimentaires...) sans réelle reconnaissance de leur culte dans la vie collective du pays(7). Cependant, plus récemment, la « stabilisation des populations immigrées déjà présentes »(8) en France  (Algériens, Marocains, Tunisiens) ainsi que les nouvelles vagues migratoires turques, africaines (Afrique subsaharienne),etc. rendent visibles les besoins des musulmans; leur culte ne peut être considéré comme marginal, la République doit le reconnaître au rang des autres religions. Qu'ils soient convertis, Français ou étrangers, les musulmans ne veulent plus pratiquer leur religion dans l'ombre des caves transformées, faute de mieux, en salles de prières.
Dans un climat de crise économique et de montée de l'extrême droite, l'opinion publique se focalise sur les « problèmes d'intégration » de la seconde génération d'immigrés. Parallèlement, le critère de l'origine ethnique et culturelle des immigrés et des personnes issues de l'immigration s'impose dans les débats sur « l'identité nationale ». Alors que les musulmans veulent faire entendre leurs droits, l'ethnicisation de la religion rend leurs requêtes plus complexes. « La religion est vue comme la composante essentielle de ces cultures [dites « musulmanes »], composante qui peut être isolée et posée comme culture en soi »(9), quelque soit la culture d'origine et quelque soit la foi réelle des personnes. Or, les musulmans de France sont originaires de multiples pays et ont des pratiques religieuses tout aussi différentes; « l'adhésion à l'islam en France se fait désormais sur une base individuelle »(10). L'islam ne peut donc être un référent collectif définissant les rapports sociaux, l'identité nationale et politique(11) (comme cela peut être le cas dans les pays où l'islam est la religion majoritaire). En France, l'islam est un choix individuel; il n'est ni homogène (salafisme, soufisme...), ni évident dans un environnement sécularisé.
Malgré tout, le libre exercice de la religion garantit des lieux de culte. Les musulmans ne possèdent pas de patrimoine cultuel et, comme les autres religions, ne bénéficient pas des subventions publiques. Les fonds et les imams viennent surtout de l'étranger (malgré le Centre islamique de formation des imams de Saint-Léger de Forgeret). Aussi, les places pour les constructions des bâtiments religieux relèvent de l'accord des collectivités locales. En 2003 sont alors créés le Conseil français du culte musulman (CFCM) et les Conseils régionaux du culte musulman (CRCM); l'islam, traversé par diverses organisations et courants de pensée, est en voie d'être institutionnalisé, à l'égal des autres cultes présents en France.

La religion bouddhiste, est, quant à elle présente sur le sol français que depuis une trentaine d'années avec l'arrivée des premiers immigrés asiatiques; Vietnamiens, Cambodgiens et Laotiens surtout. Les courants migratoires originaires d'Asie comptent notamment des réfugiés qui font appel au droit d'asile(12). Dans les années 1975, les boat-people, migrants qui fuient leur pays (pour des raisons politiques ou économiques) sur de dangereuses embarcations captent l'attention des médias et de la communauté internationale. La France, par sa présence coloniale en Asie (protectorat du Tonkin et colonie française du Cochinchine) est alors une terre d'accueil pour les migrants Vietnamiens (les premiers à fuir la République Socialiste du Viêt Nam), Cambodgiens (fuyant les Khmers rouges(13) puis l'occupation vietnamienne) et Laotiens (contre la prise du pouvoir des communistes fondant la République Populaire et Démocratique du Laos, régime de parti unique).
Bien accueillis grâce à la mobilisation des structures officielles (avec les Centres provisoires d'hébergement, les familles d'accueil, associations d'accueil aux familles de réfugiés...), les réfugiés et migrants asiatiques de confession bouddhiste apportent une religion nouvelle au paysage confessionnel français. Comme pour l'islam, le bouddhisme comporte plusieurs courants (les « véhicules ») qui sont représentés au sein de l'Union bouddhiste de France (UBF) fondée en 1982 et, par là même, reconnus par les pouvoirs publics français et les autres religions. De plus, un temple tibétain est inauguré en 1985 à Paris et accueille l'Institut International Bouddhique.
Le bouddhisme est un culte rapidement accepté; il représente une certaine forme d'exotisme pour les pays occidentaux et ne pâtit pas de formes extrêmes médiatisées. En privilégiant l'action personnelle face au dogme, le bouddhisme est associé à un art de vivre qui a la faveur des Européens.

 

(5) Alain Boyer, L'islam en France, op. cit., p. 72.

(6) Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXè-XXè siècle). Discours publics, humiliations privées, Fayard, Paris, 2007, p. 525.

(7) Exception faite de la construction de la Mosquée de Paris inaugurée en 1926, subventionnée indirectement l'État et la ville de Paris sous couvert de la réalisation de « l'Institut musulman de la Mosquée de Paris » (bibliothèque, salle de cours...), la loi de 1905 interdisant les subventions attribuées à la construction de lieux de culte. Rappelons aussi que cette mosquée permet à la France de se poser comme une alliée des musulmans de métropole et de l'Empire colonial.

(8) Najib Kawtar, Immigration et pratiques religieuses. La question de l'intégration. Les disparités de pratiques religieuses dans les quartiers de Besançon, op. cit., p. 35.

(9) Olivier Roy, L'islam mondialisé, Seuil, Paris 2002, p. 65, cité par Alain Gresh, L'islam, la République et le monde, Fayard, 2004, p. 130.

(10) Alain Gresh, L'islam, la République et le monde, op. cit., p. 136.

(11) Jocelyne Cesari, Musulmans et républicains. Les jeunes, l'islam et la France, Complexe, Bruxelles, 1998, p. 35 reprise par Alain Gresh, L'islam, la République et le monde, op. cit., p. 136.

(12) Le droit d'asile (statut de réfugié) est accordé sur décision de l'Office française de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA).

(13) Nom officiel des membres du Parti communiste cambodgien.

 


II. Migrations et pratiques religieuses dans les quartiers de Besançon

Les musulmans de Besançon peuvent pratiquer leur culte par le biais d'associations; l'association Sounna (association culturelle régionale de Franche-Comté) se trouve à la mosquée Sounna (dite « mosquée des Algériens ») dans le quartier de Saint-Claude. Le Centre culturel islamique de Franche-Comté présent à la salle de prière de Montarmots est né en 1987 sur une initiative d'étudiants musulmans afin de répondre aux besoins cultuels et éducatifs (cours d'arabe...) des musulmans. L'association culturelle des Turcs de Besançon et l'Amicale Franco-Turque de Besançon sont présentes à la salle de prière de Chateaufarine. Quant à l'association de la jeunesse musulmane de Besançon et à l'association islamique des Turcs de Besançon, ils se trouvent à la salle de prière des Clairs-Soleils. Le lieu de prière le plus fréquenté à Besançon reste la mosquée Sounna, suivie de la salle des Montarmots, de Planoise, des Clairs-Soleils et de Chateaufarine.
Grâce à une enquête réalisée auprès de quelques musulmans de Besançon, Najib Kawtar remarque que la croyance n'est pas toujours associée à la pratique; les cinq prières quotidiennes recommandée par l'islam ne sont pas toujours observées en raison de l'activité professionnelle ou le sont en période de fêtes religieuses. Le jeûne de ramadan est quant à lui nettement respecté face à l'Aïd el-Kebir; le sacrifice du mouton n'est pas toujours réalisable faute de moyens financiers. Pour  les étrangers interrogés, il est plus facile de pratiquer l'islam dans leur pays d'origine qu'en France car ils redoutent l'hostilité et le racisme. Pour les Français musulmans interrogés sur la même question, l'État français est le garant de leurs droits en matière de religion; il est possible d'être à la fois musulmans et citoyens français(14); l'islam est affaire personnelle comme les autres religions. L'islam souffre pourtant d'une mauvaise image construite autour d'évènements tels que le conflit au Proche-Orient, la révolution islamique en Iran, les opération terroristes et kamikazes. La représentation d'un islam monolithique nourrit les peurs et les fantasmes des Occidentaux, les confusions autour de l'islamisme qui « désigne des mouvements très disparates »(15) sont parfois transposées sur les musulmans français.

Les Cambodgiens de Besançon expriment aussi la volonté de pratiquer leur religion. C'est pourquoi ils créent le « Centre bouddhique » afin de fonder une pagode (un appartement HLM de Planoise) qui servirait de centre religieux à Besançon. Un bonze(16) est arrivé du Cambodge en 1982 afin de célébrer les cérémonies religieuses et guider les pratiquants mais il et depuis parti de la ville. Les Cambodgiens bouddhistes de Besançon s'en réfèrent donc aux bonzes de Lyon et Nancy.
Pour les Laotiens la situation est aussi complexe. Une partie d'entre eux, les Lao, ont recours à des pagodes extérieures à la ville et les Hmong pratiquent un culte des esprits qui nécessite une vie proche de la nature. Peu à peu leur religion s'atténue devant les difficultés qu'ils rencontrent localement.
Enfin, les Vietnamiens pratiquent une forme de bouddhisme différente (Mahayana). Depuis 1990 existe « l'association bouddhiste vietnamienne » à Besançon. Ils se réunissent à l'occasion de fêtes lors desquelles un bonze parisien fait le déplacement. En général, les adultes pratiquent leur religion tandis que les plus jeunes avouent méconnaître la doctrine bouddhiste.
À Besançon, les bouddhistes sont peu nombreux et peu d'entre eux sont pratiquants en raison du manque d'infrastructures et de représentants bouddhistes dans la ville.

Le paysage religieux français a évolué sous l'influence des différentes vagues migratoires. Le libre exercice du culte est garantit dans la République laïque française bien que des inégalités de faits s'appliquent sur les « nouveaux » cultes présents en France: difficultés pour obtenir des lieux de culte décents, des représentants religieux, lutte pour une meilleure représentation institutionnelle. Ces inégalités s'ajoutent aux problèmes sociaux, économiques dont souffrent, parmi d'autres, une partie des populations immigrées au moment où l'affaiblissement du mouvement ouvrier provoque la « marginalisation des identités socioprofessionnelles [...] au profit d'une ethnicisation illustrée par l'invention des « beurs » »(17). Alors que le thème de l'intégration utilise ce vocabulaire ethnico-racial, alors que la culture et la religion tendent à se substituer aux questions sociales, l'intégration religieuse peut devenir un problème d'actualité dans une République laïque, à l'heure où les fondements religieux de la France et de l'Europe sont mis en avant par le chef de l'État et où les autorités publiques se flattent de la nomination d'un « préfet musulman ».

Contribution de Clarisse Cathy, Diplômée du Master 2 en Histoire contemporaine et licenciée de Philosophie, Université de Besançon.

(14) Najib Kawtar, Immigration et pratiques religieuses. La question de l'intégration. Les disparités de pratiques religieuses dans les quartiers de Besançon, op. cit., p. 116.

(15) Alain Gresh, L'islam, la République et le monde, op. cit., p. 91.

(16) Le bonze est un religieux bouddhique, moine ou prêtre. Le monachisme bouddhique associe l'exigence ascétique au rôle social de l'enseignement de la doctrine bouddhiste (différente selon les régions), des valeurs morales.

(17) Gérard Noiriel, Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXè-XXè siècle). Discours publics, humiliations privées, op. cit., p. 676.

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