Du théâtre et de la pédagogie !

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Pourquoi une conception pédagogique ? Parce que la seule façon d’appréhender ce que vous ne maîtrisez pas, d’apprendre ce que vous ne savez pas, est de mettre en œuvre une démarche pédagogique.

La mise en œuvre d’une démarche pédagogiqueTheatre de l'espace
Le travail de programmation dans une entreprise comme le théâtre de l'Espace, et le travail d’action culturelle qui va autour, c’est-à-dire les deux aspects de notre projet, relèvent tous les deux d’une conception pé-da-go-gi-que du rapport au public. C’est un vilain mot, paraît-il, moi c’est un mot que j’aime beaucoup !
Pourquoi une conception pédagogique ? Parce que la seule façon d’appréhender ce que vous ne maîtrisez pas, d’apprendre ce que vous ne savez pas, est de mettre en œuvre une démarche pédagogique. Celle-ci se décline de deux façons.
D’une part, à l’intérieur de la programmation elle-même. Une programmation n’est pas la simple juxtaposition de propositions, éventuellement intéressantes, moyennant le seul respect d’un calendrier. Une programmation est une démarche pédagogique. On peut comparer une démarche de programmation à une démarche de formation universitaire. Il se passe que chaque heure de cours, que l’on pourrait rapprocher de chaque spectacle, fait que le bénéficiaire de l’heure de cours, lorsqu’il en sort, a un regard changé par rapport à celui qu’il avait en entrant dans la salle. Dans une salle de spectacle, c’est la même chose. On doit choisir les spectacles de façon que, pour chaque spectacle, le spectateur sorte avec une acquisition d’émotions nouvelles, de connaissances éventuellement nouvelles, de façons nouvelles d’appréhender les choses. Le spectateur doit avoir acquis quelque chose durant le spectacle. Une heure de cours se situe à l’intérieur d’une année de cours ; à la fin d’une année de cours, il se passe la même chose qui se passe à la fin d’une année de programmation. Une saison de programmation doit être organisée de la même façon qu’une année de cours, de manière que les spectacles se renvoient, se complètent, s’établissent en contrepoint les uns des autres, de manière que le spectateur puisse se voir proposé un cheminement qui, à la fin de l’année, fait de lui un spectateur avec le regard beaucoup plus affûté qu’il ne l’était au début de la saison. Et une année de cours universitaire, c’est forcément la fille des précédentes, et la mère des suivantes. Cela signifie que chaque année de programmation s’appuie en gros sur les acquis des années précédentes et prépare les suivantes.
Regardez les programmes de cette maison, parce que ce que j’explique là se lit à travers la programmation. Par exemple, les premières fois où nous avons accueilli ici des spectacles de danse contemporaine, c’était devant une poignée de spectateurs. Aujourd’hui, quand on accueille des spectacles de danse contemporaine à l’Espace, la moyenne de fréquentation est de 1500 à 3000 spectateurs. C’est donc le résultat d’un long apprentissage, d’une longue familiarité qui s’est installée avec le public, avec des spectacles de plus en plus pointus, de plus en plus exigeants. Là où la comparaison trouve sa limite, c’est que vous avez en permanence de nouveaux spectateurs. Donc vous devez disposer de la caisse à outils nécessaire pour vous permettre d’avoir, en quelque sorte, des « grands débutants », pour poursuivre la comparaison avec le scolaire, qui a le mérite d’être explicite.

À la périphérie de la programmation, on met en œuvre en permanence des moyens qui sont également des moyens pédagogiques destinés à permettre aux spectateurs d’acquérir la maîtrise de deux choses. Premièrement, la maîtrise des codes du spectacle vivant ; deuxièmement la maîtrise de l’outil social que constitue le théâtre.
La maîtrise des codes : prenons intentionnellement un exemple en dehors du champ culturel. Vous allez voir un match de rugby, vous ne connaissez rien aux règles ; vous allez voir trente bonshommes, plutôt baraqués, vêtus de façon ridicule, qui courent de façon plutôt désordonnée après un ballon qui a également une forme ridicule. À intervalles aléatoires, ils se mettent en tas, ils s’en mettent plein la gueule, vous n’y comprenez rien… Plus votre connaissance des règles du rugby s’affine, plus votre connaissance des équipes s’affine, plus votre connaissance des individualités s’affine, et plus pour vous tout ce qui se passe sur le terrain, et même tout ce qui ne s’y passe pas, prend du sens. En matière de spectacle vivant, c’est exactement la même chose. Il y a des codes, de lecture, de décryptage ; plus vous avancez dans la maîtrise de ces codes et plus vous êtes capables de tirer la quintessence de ce que l’on vous propose sur un plateau.
Une partie très importante de notre travail vise à doter nos spectateurs – singulièrement les spectateurs les plus éloignés de nous au départ – de ces codes.
Le deuxième élément est que c’est la maîtrise de l’outil social qui constitue le théâtre. La censure absolue, la censure majuscule, la censure inexpiable est de passer devant ce genre de maison en se disant : « Ça, ce n’est pas pour moi ! » Quand on passe devant un théâtre, d’abord les portes sont souvent plus ou moins opaques, et vous et moi, si l’on passe devant un théâtre, on ne va pas hésiter à éventuellement avoir l’air d’une pomme, en poussant une porte et en posant une question, même si la réponse à la question se trouve sur une affiche que l’on n’avait pas vue. Cela ne nous pose aucun problème parce que l’on se sent complètement légitime : dans un théâtre, nous avons l’impression d’être chez nous, et nous n’avons aucune timidité par rapport à cela. Encore que, je suis directeur d’une scène nationale depuis plusieurs décennies, et chaque fois que je vais dans les grrrrandes institutions du genre Opéra, etc., où les ouvreuses sont grotesquement endimanchées, j’ai toujours l’impression d’être le rat des champs au milieu des rats des villes. Donc je comprends très bien ce que peuvent être les sentiments des gens qui viennent dans ces maisons pour la première fois.
J’ajoute une parenthèse purement personnelle : je suis un pur produit de ce que je viens de décrire. J’ai tout appris grâce à l’école et grâce à l’éducation populaire ; j’ai donc une idée assez précise de ce que peuvent être les timidités et les réticences. Donc l’usage de l’outil social qu’est le théâtre est tout simplement de se familiariser avec l’idée de pousser la porte, qu’il y ait dans la maison des gens avec des fonctions repérées, avec des visages connus, avec des noms et à qui l’on peut s’adresser pour poser des questions. Telles sont les deux démarches pédagogiques.

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