Du théâtre et de la pédagogie ! - Comment fonctionne cette démarche pédagogique ?

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Comment fonctionne cette démarche pédagogique ?
Nous faisons un énorme travail à la périphérie des spectacles. Ce travail prend la forme de rencontres avec les metteurs en scène, de visites du théâtre, d’assistance à des répétitions publiques, d’échange avec les compagnies qui sont là, de travail avec nous, ici, de façon que chacun dispose au maximum des outils pour tirer le meilleur parti de ce que nous présentons au théâtre, et que l’on en tire surtout des outils pérennes pour aborder les spectacles ultérieurs.Théâtre de l'Espace
Nous accomplissons cette tâche à la périphérie des spectacles avec une énergie absolument farouche, et nous mettons en œuvre une foule d’actions spécifiques avec des spectateurs ou des publics spécifiques. Nous avons bon an mal an une cinquantaine d’ateliers, qui se passent par exemple dans des maisons de retraite, ou à la maison d’arrêt (deux ou trois par an)… Parler d’élargissement du public à la maison d’arrêt est une idée qui peut paraître étrange sauf que Planoise, que cela plaise ou non, est un fournisseur assidu des pensionnaires de la maison d’arrêt, et qu’une partie non négligeable des gens que nous rencontrons à la maison d’arrêt vient nous retrouver ici par la suite ; cela tisse des liens, il s’établit des choses, c’est très important. On fait également des choses à l’hôpital, énormément dans le milieu scolaire, beaucoup dans le milieu associatif et en particulier avec des associations du type « Espaces solidaires », « Le monde des saveurs », qui relèvent plutôt en théorie du secteur social, et avec qui nous mettons en place le complément d’un véritable travail social bien compris.
De façon régulière, nous montons avec un certain nombre de partenaires ce que nous appelons des projets d’action culturelle. Un projet d’action culturelle, est, au sens propre là encore, une démarche pédagogique, qui répond à la fois à toutes les ambitions précédentes.
Je vous en décrit un. Il s’appelait « Voisins ». À Planoise, l’un des mots qui revient le plus souvent dans la conversation est le mot « sans ». C’est le pays des Africains sans Afrique, des paysans sans terre, des enfants sans papa, des femmes sans mari, des travailleurs sans travail, c’est le pays des gens « sans ». Et en particulier c’est le pays des gens qui sont partis chez eux en laissant tout, leurs traces, leurs racines, leurs souvenirs, dans des greniers ou parfois dans des incendies. Il y avait une demande de fixation de cette mémoire collective – on est en plein dans la diversité. Alors nous avons réfléchi avec les partenaires avec lesquels nous travaillons souvent, nos amis de la Maison de Quartier, les assistantes sociales des Espaces solidaires, avec le bistrot d’à-côté, avec un tas de gens, à la manière dont on pourrait faire ça. Et on a mis en place le système suivant. Premièrement on a formé à la collecte un certain nombre de personnes, en engageant des sociologues spécialisés, formation technique, formation déontologique. Ensuite on a collecté de la parole, soit dans des entretiens individuels, soit dans des rencontres, soit lorsqu’on se retrouvait au bistrot, et on organisait des discussions autour d’un thème, « L’arrivée à Planoise », « Lorsque j’étais à l’école », des choses comme ça. Et nous avons appelé ça les cafés-mémoire. On a organisé un grand nombre de cafés-mémoire, qui ont donné lieu à la collecte d’une énorme quantité de matière première. Une fois qu’on a eu élaboré cette matière première, nous avons demandé à un auteur de théâtre, François Cervantès, de faire de cette matière première un texte de théâtre. François Cervantès a élaboré à partir de cette matière un texte de théâtre, mais en étroite interlocution avec les gens qui ont donné la parole. Il ne s’agissait pas de faire de la marmelade, comme avec une énorme masse de fruits, mais de chauffer dessous, pour faire de l’alcool.
Cette image l’a fait beaucoup rire et il a accepté le pari, et pendant une année et demie, François a travaillé sur l’élaboration, la concentration et l’esprit de ces textes, et à intervalles réguliers on a organisé des cafés-mémoire spécifiques qui étaient des étapes de comptes rendus, au cours desquels François a lu ou a fait lire par des comédiens des éléments de texte. À ce moment-là, les gens qui nous avait fait cadeau de leur parole ont dit : « Ah oui, je me reconnais, c’est autre chose mais c’est très juste, c’est complètement juste », ou alors « Là, non, tu te trompes, t’as mal compris, t’as fait fausse route », ou bien même certains nous ont dit « Oui, j’ai bien dit ça mais je ne souhaite pas le voir imprimer ou l’entendre ; donc c’est vrai, je l’ai dit, je le maintiens absolument, mais je ne souhaite pas, pour des raisons que j’explique ou que je n’explique pas – on ne demandait pas d’explication. Certains, comme ça, ont retiré leur parole, mais nous avons abouti à un texte.
Ce texte devait avoir trois destinations. Vous allez voir qu’on retrouve là les préoccupations de départ sur le plateau, le professionnel, les amateurs…
La première destination est que les éléments de ce texte ont fourni la matière première d’un certain nombre d’ateliers de pratique. Dans ces ateliers de pratique, on a choisi les textes, on a choisi un moyen de restitution, théâtre, danse, arts plastiques, etc., on a mis en œuvre cette restitution ; on s’est trouvé confronté à ce moment-là à la question de la maîtrise des codes ; ensuite on est venu donner ici, sur le plateau, le travail qui avait été élaboré.
Il y a eu entre cinquante et soixante ateliers de ce type sur des textes thématiques qui avaient été élaborés par François, soit un énorme travail pédagogique à partir de cela. Comme dans tous les autres projets d’action culturelle, on commence par inventer un texte, ou on le dit c’est-à-dire qu’on s’exonère du prêt-à-raconter ou du prêt-à-penser télévisuel qui agit comme une machine à formater. C’est une étape importante du travail. Deux : on écrit cette histoire pour s’en mettre à distance, la rendre pérenne et transmissible. Trois : on choisit un moyen de restitution (théâtre, danse, cinéma, art plastique…) ; on met en œuvre un outil de restitution, donc on se dote des outils et des compétences, pour mettre en œuvre cette restitution, et ce faisant, on devient des spectateurs hyperaffûtés car on commence à comprendre ce que les mots veulent dire. On vient ici souvent, on répète, donc on s’habitue aux codes et au lieu, on s’y confronte. Cinq : on joue sur le plateau, on montre et on est spectateur des autres réalisations.. Six : on tire le bilan.
Telle est la démarche. C’est le premier étage de la fusée, les amateurs.
Deuxième étage : la pérennisation, l’édition chez un éditeur, du texte qui s’appelle Voisins. Donc, cette parole qui était au départ une parole brute et qui est devenue une parole élaborée, elle a une existence qui dépasse dans la durée l’éphémère du travail initial. Et puis quelqu’un peut s’en emparer à nouveau à n’importe quel moment.
Troisièmement : on a monté une création professionnelle de ce texte, qui a eu un destin de création professionnelle, avec une tournée en France ; elle a été créée ici, sur le plateau, et elle a tourné dans un certain nombre de lieux en France. À partir de ce travail de collecte initial qui était destiné en gros à permettre de fixer, pour un certain nombre de gens qui le souhaitaient, des éléments de leur propre mémoire, on est parvenus à ça avec le texte, à un gros travail pédagogique avec les ateliers et à une création professionnelle.
Il y a eu des ateliers dans le cadre scolaire, dans des cadres associatifs, pour un public empêché, hôpital, etc., donc un panel de publics aussi proche que possible du panel des locuteurs qui avaient donné la parole.
En résumé : apprendre à maîtriser les codes du spectacle vivant pour devenir un spectateur affûté, apprendre à pousser la porte de ce genre de maison sans timidité et poser les questions que l’on a à poser, y compris sur les tarifications et les choses comme ça, apprendre comment on réserve sa place, des choses très simples de ce genre, voilà comment on a travaillé pendant ces sept dernières années.

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