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Créer des passerelles entre les cultures sur un socle commun - Le dialogue interculturel

Sommaire

Le dialogue interculturel
Nous sommes en plein dans ce que je tentais de définir sur la diversité culturelle, dans des propositions de nature extrêmement différentes, qui font appel à des références culturelles très diverses. Nous avons régulièrement des compagnies étrangères, comme la compagnie Kubilai Khan qui s’intitule elle-même « Comptoir d’échanges culturels », et dont le corps de doctrine est de « tirer des passerelles » entre les différentes cultures. Et là, en ce moment, on a une compagnie allemande qui joue en marionnettes Le Spleen de Baudelaire. Et nous travaillons beaucoup dans les formes « urbaines », qui nous intéressent beaucoup, toutes les formes qui relèvent du cirque, du mouvement, nous intéressent beaucoup également. Et le résultat concret de cela est à la fois que notre programmation permet, disons au titulaire d’une culture « classique française », de s’ouvrir en direction d’autres sensibilités, formes, appréhensions, univers artistiques, et aux personnes avec lesquelles nous travaillons de la façon la plus approfondie, celles qui étaient le plus éloignées au départ d’une pratique culturelle, d’une part de s’ouvrir sur un large éventail et d’autre part de se doter des fameux éléments de la culture commue dont on parlait tout à l’heure. Nous faisons un peu dans l’interculturel comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, c’est-à-dire sans trop le savoir, et j’insiste vraiment là-dessus, nous sommes là dans le souci des passerelles, du respect des univers culturels différents, dans le souci d’établir des ponts qui permettent aux sensibilités, aux visions, aux appréhensions de circuler.

Théâtre de l'EspacePour moi, la diversité, c’est la maîtrise d’un socle de culture commune qui permet que trouve sa vraie place, sa digne place mais son exacte place, la culture propre à chacun, en plus de la culture commune, et qui permet de mettre sur pied les passerelles entre ces différentes cultures diverses. C'est parce que chacun maîtrise sa propre culture qu'il peut d'autant mieux appréhender la culture d'autrui, en imaginant un dialogue entre les cultures, des passerelles, et non pas un métissage dans lequel chacun se perd et dont ne subsistent que les plus petits communs dénominateurs. On peut même affirmer que, plus on est cultivé dans sa propre culture, moins la tentation du repli identitaire ou communautaire est grande, sauf cas pathologique.
Le même mécanisme s’applique à l’accès pour chacun à un socle de culture commune, c’est-à-dire l’ensemble de concepts, de valeurs, de références qui fondent une société, et au vocabulaire pour le dire. C’est cette culture-là qui permet de nommer les choses, de se situer par rapport à elles et d’agir dessus, c’est-à-dire de s’individuer, donc de prendre part au socle de culture commune. C’est encore la culture qui permet d’exprimer accords et désaccords, d’identifier les conflits, de les régler autrement qu’en sortant les couteaux, de participer, en un mot comme ne mille. Parce que de culture diverse à culture diverse, il est très difficile d’établir des passerelles comme on le ferait dans un réseau à trois dimensions, alors que la maîtrise d’une culture commune le permet vraiment. Pour une partie importante de nos interlocuteurs, la maîtrise progressive de la culture commune leur permet d’abord d’appréhender exactement à sa vraie valeur et à sa vraie importance la culture dont ils sont porteurs et leur permet aussi de la transmettre.

Il y a là quelque chose sur laquelle il est très important d’insister, car cela a constitué une expérience cuisante pour nous ici : la question de la culture de départ de nos interlocuteurs. Je prends un exemple très précis qui, à mes yeux, n’est pas un jugement de valeur. Nous avons commencé à travailler ici au moment où les Khmers rouges sévissaient au Cambodge. Un très grand nombre d’émigrés cambodgiens sont arrivés en France, à la fin des années 1970 et au début des années 1980. Nous avons beaucoup travaillé avec ces émigrés, en particulier à cause de la proximité immédiate du Forum, qui est un de nos partenaires hyper-réguliers, et nous avons travaillé avec des émigrés d’une manière extraordinaire, quelque chose d’absolument saisissant. Et non sans quelque candeur, nous pensions que nous savions faire… En fait, nous nous sommes rendus compte, lorsque les mouvements du vaste monde ont amené au Forum d’autres émigrations, d’autres migrations, que la question était beaucoup moins simple. Quand vous parlez avec un avocat ou un médecin Khmer, vous parlez avec un médecin ou un avocat, c’est-à-dire avec quelqu’un qui maîtrise complètement sa culture d’origine et avec qui la discussion sur la diversité se situe de plain-pied. On parle de la même chose. Et donc ce monsieur, cette dame ou ces jeunes gens, qui sont des gens cultivés dans leur propre culture, arrivent dotés de tout un outillage conceptuel et psychologique aussi qui leur permet d’appréhender avec une rapidité remarquable la culture commune de leur lieu d’accueil.
Lorsque vous accueillez des chevriers kosovars, vous avez en face de vous des interlocuteurs dont la culture d’origine est une culture rurale, patriarcale, traditionnelle, très éloignée de la culture savante de leur propre pays d’origine, et qui ont d’autant plus de difficultés à participer à la culture commune et à valoriser leur propre diversité culturelle que leur culture d’origine est d’autant plus réduite et qu’elle est d’autant moins opératoire à l’intérieur même de leur sphère sociale, intellectuelle, etc., d’origine. Les discussions interculturelles avec un médecin ou un avocat khmer ou un berger kosovar ou un conducteur de poids-lourds albanais, ce n’est pas du tout du tout la même chose. Il y a un énorme travail d’appréhension des éléments de culture commune d’ici pour, d’une certaine façon, se réapproprier une culture de diversité, une culture d’origine dont souvent ces arrivants-là étaient exclus.
Si vous parlez à un certain nombre des immigrés de Planoise d’origine kosovar, on se rend compte que la démarche qu’il y a à faire est non seulement la démarche d’acquisition des éléments de culture commune, mais c’est surtout la démarche d’acquisition des éléments de sa propre culture d’origine. Et le travail sur la diversité ne prend un vrai sens et ne peut effectivement se faire avec quelques chances d’établir de vraies passerelles que si l’on fait un vrai travail d’appropriation de leur culture d’origine par les gens qui en ont été dépourvus dans leur propre pays à cause de leur origine rurale, ou socioprofessionnelle, etc.

Nous sommes en permanence confrontés à des problèmes nouveaux. Là, par exemple, le prochain projet pour les trois ans, ce n’est un secret pour personne que le public le plus difficile, à capter, à convaincre et à fidéliser, c’est le public adolescent. Nos salles sont pleines et d’une certaine manière, nous sommes dans une situation idiote, en tentant d’élargir encore numériquement le public puisqu’en tout état de cause nous ne pourrons pas l’accueillir. Nous avons décidé avec deux compagnies accueillies en résidence et qui travaillerons ici pendant trois ans, une de danse, une de théâtre, de porter les trois années d’efforts qui viennent en direction du public adolescent, de façon, à défaut de pouvoir faire augmenter notre public puisque nous ne pouvons pas l’accueillir, de tenter d’en faire évoluer la composition en ouvrant une brèche en direction d’un public qui est celui que nous avons le plus de mal à convaincre et à fidéliser.
Théâtre de l'EspacePar exemple, nous avons avec nos voisins du lycée d’enseignement professionnel Tristan-Bernard des ateliers réguliers depuis une quinzaine d’années. Nous nous rendons compte que d’année en année, les outils que nous avions mis au point pour travailler avec les élèves du LEP ne sont plus opératoires. Ils se périment à toute vitesse. Non seulement ils ne se rapprochent pas de nous, ni de la culture commune, mais ils s’en éloignent. L’année dernière, nous avons fait une expérience extrêmement édifiante avec le lycée. Nous accueillions la compagnie Accrorap, une compagnie avec laquelle nous avons des liens anciens très solides. C’est une compagnie qui vient d’être promue à la direction d’un centre chorégraphique national, ce sont des durs-à-cuire. Ce sont des gars qui, tous viennent de la banlieue, ce ne sont pas des fleurs de serre, ce sont des gars qui ont du vécu. Nous avions mis en place un stage avec les jeunes gens du LEP. Le premier soir du stage, les danseurs de la compagnie on dit « Eh bien nous, on renonce. On renonce parce que ce que nous savons nous, ce que nous savons faire, ce que nous savons transmettre, nos interlocuteurs ne veulent pas en entendre parler. » Donc le deuxième jour du stage a été passé entièrement en discussion avec les interlocuteurs pour tenter de leur expliquer qu’il n’y a pas de raccourci entre le moment où on ne savait pas quelque chose et le moment où on le savait. Il faut apprendre, et l’apprentissage nécessite parfois un peu d’efforts. Des choses aussi élémentaires que cela. Nous avons réussi à renouer le fil avec eux, de telle sorte qu’ils sont venus au spectacle. Et après, ils ont compris sur le plateau ce que les outils dont nous disposions ne nous avaient pas permis de leur faire comprendre pendant le stage lui-même. Il ne s’agissait pas d’un stage encadré par de petites jeunes filles fraîchement émoulues du couvent des oiseaux, mais par des danseurs d’Accrorap, des gens d’envergure internationale, tous issus du milieu populaire ou des banlieues Cela vous donne une image de la difficulté à laquelle le pari que nous nous proposons risque de nous confronter.
De toute façon, les champs restent immenses, et pour ne pas rempiler, c’est très simple, il suffit de regarder autour de soi et de se dire qu’il reste tel ou tel espace en friche, et sur ces terrains spécialement caillouteux, il va falloir plus particulièrement mouiller la chemise… Les trois années qui viennent, nous allons donc travailler sur ce public-là. Nous abordons la période avec beaucoup de détermination et beaucoup de modestie, parce que c’est un terrain hyper-miné.

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