Je crois que je me sens de plus en plus Bisontine - Premières années à Besançon

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Premières années à Besançon

Lorsque je me remémore mes premières années à Besançon, c’est toujours l’image de ces cosmonautes dans le noir sidéral qui me vient à l’esprit, mais eux étaient rattachés à leur navette spatiale par un très solide filin.  Moi, j’avais le sentiment d’être dans ce même espace sidéral mais sans filin. Ce filin symbolique n’existait pas pour moi. Je ne me sentais rattachée à rien. Du jour au lendemain, plus d’ami, plus de famille, plus de boulot, plus de maison. Dure la chute ! Il est vrai qu’avant mon départ précipité pour la France, j’avais un travail que j’aimais beaucoup, une situation sociale plus que correcte, mais ce n’était pas ce qui me manquait le plus. Non ce qui manquait c’était ces petites choses qui font le sel de la vie. Ces petits objets, ces photos, qui n’ont pas nécessairement une grande valeur marchande, mais qui représentent toute votre richesse, pas matérielle encore une fois. Ils vous racontent des histoires. Des histoires de votre vie. Des choses qui font que vous appartenez à un cercle de vie, que vous êtes une branche d’un grand arbre. Toutes ces petites choses concrètes ou virtuelles qui font simplement que vous existez. Oui, assurément c’était tout cela qui me manquait. Cette absence faisait que je ne me sentais rattachée à rien, que je n’avais plus d’Histoire. J’avais ce sentiment bizarre que j’étais quelque part en haut et que je me regardais vivre en bas. Mais il ne  fallait pas regarder en arrière au risque de se perdre. Garder la tête hors de l’eau, se battre pour une autre vie. Se battre pour les enfants, pour qu’ils n’éprouvent jamais un sentiment d’insécurité, pour qu’ils puissent suivre une scolarité normale et avant tout rattraper leur retard linguistique. Ce dernier était mon souci principal, si les enfants arrivaient à combler le retard linguistique très rapidement, je savais qu’ils seraient sauvés car ils ont toujours eu de très bons résultats scolaires.  Il y avait très peu d’argent chez nous mais la priorité a été de les inscrire au cours de français par correspondance pendant tout l’été afin d’être au top à la rentrée de septembre (nous étions arrivés en France en juin). L’été a donc été éprouvant. Il fallait avaler en trois mois le programme de plusieurs années, pour que les enfants soient au même niveau que leurs camarades. Pour moi, c’était une obsession mais elle a été payante puisque les enfants ont suivi une scolarité et des études universitaires normales. Et comme ils sont jeunes, beaucoup croient qu’ils sont nés et ont grandi ici. En cela, je crois que j’ai réussi.
En ce qui me concerne plus particulièrement, je savais que plus jamais je ne retrouverai la situation que j’avais auparavant. Je savais qu’il fallait tourner la page et vivre autrement, mais il fallait plus que jamais assurer l’avenir des enfants. Je ne pensais plus à moi. Je n’en n’avais ni le temps ni le loisir. Il fallait être encore et toujours une locomotive. Il fallait se battre pour survivre, ne pas se laisser entrainer dans des batailles stériles, se battre pour rester une personne à part entière, ne pas être dépossédée de sa vie sous prétexte que d’autres savent et donc s’arrogent le droit de faire et parler à votre place. Pouvoir faire soi-même toutes ces démarches administratives qui vous donnent une existence. Garder son entière autonomie. S’enfermer dans une bulle pour ne pas entendre des réflexions malveillantes. Avec le temps, je me dis qu’elles étaient plus stupides que malveillantes, mais lorsque la vie vous a blessée, les mots, les gestes des autres résonnent en vous d’une façon bien particulière. Et c’est là, que tout vous fait mal, surtout lorsque vous n’avez pas choisi de vous exiler et que c’est la guerre civile qui vous a poussée dehors. Parfois quelques bribes me reviennent : « On donne du travail à des réfugiés mais on exclut des immigrés qui sont là depuis trente ans ». Certains me déniaient toute opinion, alors j’avais droit  à des  « mais qu’est-ce que tu connais de la France toi ! ».  Il y a eu aussi les étonnements sur ma maîtrise de la langue française et cette flèche perfide assénée un jour « A t’entendre, on croirait que tu connais parfaitement le français mais quand tu écris, on sent que la colonisation est passé par là ».  Oups !!
Encore des mots qui font mal parce qu’ils te renvoient à ta situation de dénuement. Un jour, j’étais dans un self. La personne avec qui je devais déjeuner arrive surexcitée et déclare d’une voix de stentor : « j’ai dit à toutes les personnes que je connais, de ne pas se débarrasser des choses qu’ils voulaient jeter à la poubelle pour te les donner. » En me tendant ostensiblement les clés de sa maison de campagne qu’elle me proposait d’occuper pendant son absence, elle ajoute « vous pourrez utiliser les serviettes que vous voudrez parce que de toutes façons après, je les  jetterai  toutes à la poubelle ». Quelle honte ! J’avais l’impression que tout le monde dans la salle me regardait. Le  leit motiv  de mon vis à vis était : « cherche juste un petit boulot alimentaire comme femme de ménage ou quelque chose comme ça. Ce n’est pas la peine de chercher quelque chose en rapport avec ton niveau universitaire. » !!!!  Cette personne m’a beaucoup aidée à mon arrivée à Besançon, mais j’avais le sentiment qu’avec toutes ses réflexions, elle tenait à me faire comprendre que ceux qui sont au bas de l’échelle doivent y rester pour toujours.

 

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