Ici - là bas

Ici - là bas - photo Sarah RITTER

« Au début ce n’est pas seulement le pays natal qui se dévoile sous un jour inhabituel à l’homme qui revient chez lui. C’est cet homme lui-même qui apparaît étrange à ceux qui l’attendent, et le brouillard qui l’entoure lui donne cette allure inconnue. » A. Schütz

Présent ici, absent là-bas.

La question du retour est inscrite dans la condition même de l’immigré. Ce n’est que lorsqu’il n’est plus nommé ainsi et surtout qu’il ne se désigne plus lui-même en tant que tel, qu’il cesse d’être un immigré et arrive à modifier sa relation rêvée, souvent fantasmée, parfois appréhendée au retour.

Mais à quel prix arrive-t-il à ne plus se considérer immigré ? Habité par la nostalgie, le mal du pays, le remède au sentiment de déchirure entre « ici et là-bas » ne s’appellerait-il pas justement « retour » ? Dans son ouvrage L’immigration ou les paradoxes de l’altérité (2006 : 138) Abdelmalek Sayad rapporte la réponse d’un vieux travailleur immigré à la question s’il voulait retourner chez lui, dans son pays : « Autant demander à un aveugle s’il veut de la lumière. » Quand bien même cela puisse paraître logique, voire naturel au groupe qui accueille de demander à l’immigré s’il a l’intention de retourner « chez lui », une telle question ne s’assimile-t-elle pas à une invitation de repartir tout en lui rappelant sa condition de non-membre et à lui signifier qu’il n’est pas « d’ici » mais de « là-bas » ?

Rêver le retour – mais quel retour ? Un retour sur la mémoire, sur un temps antérieur à l’émigration ? Sur un « je » qui n’existe plus, qui s’est métamorphosé, pluralisé, devenu un « entre-deux-je »? Sur des lieux de la terre natale où on ne va plus qu’en pèlerin tant la nostalgie les a sacralisés ? Sur des liens familiaux, amicaux, sociaux qui se sont desserrés et qui ont dû céder le terrain au tissage d’autres liens, en d’autres lieux, parfois plus forts et surtout tellement plus réels, car quotidiens ? Le retour dans une langue que l’on n’habite plus avec la même évidence tranquille avant de l’avoir quittée pour une autre ?

Le rêve du retour se nourrit de l’illusion de retrouver les choses telles que l’on les avait laissées, de se retrouver soi-même, celui qu’on a été avant d’avoir été exposé aux bourrasques de l’altérité, aux déchirures et aux blessures, de reprendre sa place au milieu des siens. Mais l’illusion a pour contraire la déception, car le temps est passé par là, il a laissé ses empreintes, physiques, psychiques, sociales, culturelles et c’est la plupart du temps dans la douleur que l’on prend conscience que le temps n’est pas réversible.

Ce choc culturel inversé apprend à l’émigré qu’on ne quitte pas impunément son pays, son groupe, sa famille, que celui qui rentre n'est plus tout à fait le même, ni pour lui, ni pour les autres. Qu’il est marqué indélébilement par ceux d’ici. Qu’il a incorporé, la plupart du temps à son insu, leurs codes, leurs conduites, leurs façons de penser et de parler. Que plus jamais il ne posera le même regard sur ce là-bas qui était le sien et qu’il rêve encore comme le sien. L’appartenance aux lieux s’est relativisée, les « chez soi » se sont multipliés et sont devenus avant tout des lieux où on a noué des liens.

Réduction de l’altérité et adaptation grandissante ici, fabrication d’altérité, de dissemblance et de distance là-bas – aux deux bouts de la chaîne on se retrouve étranger, ni tout à fait le même, ni tout à fait l’autre.

Le lien au groupe fait question ; la suspicion pèse sur les métamorphoses de celui qui est parti, sur la pluralité de ses appartenances et sa loyauté aux siens. Le retour est réémergence dans le regard des siens, un regard inquiétant et inquisiteur, puisqu’il se pose sur la différence, souvent perçue comme une fissure excluante, portant en elle le risque de briser la logique de l’héritage, de faire émerger des discordances entre le destin enfermé dans cet héritage et les dispositions inédites de celui censé en hériter.

Car l’héritage de l’émigré/l’immigré est pluriel, fait d’ici et de là bas, ses identités ne sont plus seulement de l’ordre de l’héritage, elles se diversifient, se choisissent, se construisent, se fondent désormais sur ses expériences et ses conquêtes de nouveaux territoires tant extérieurs qu’intérieurs, sur un processus de métamorphoses marqué inévitablement par l’inachèvement plutôt que sur un certificat de naissance et la fatalité des origines.

 

Marion PERREFORT, Professeur à l'Université de Franche-Comté



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