Retour aux sources - Partie 2

Sommaire

De Hanoï nous allons à Sapa (station d'altitude française mythique, comme Dalat), au prix de deux nuits d'enfer dans le train poussif qui ferait pâlir de jalousie les pièces du musée des transports en France. A Sapa, rien ne rappelle plus la présence des colons à l'existence dorée, plus rien que l'exotisme des habits des Dao, des Hmong dont le « marché d'amour » se passe le samedi à minuit, et le dimanche la foire aux produits agricoles de Bac Ha, terre des Meo aux costumes chargés de broderies chatoyantes. Rizières en terrasses dans la région de SapaLes routes boueuses, défoncées, aux lacets en épingles à cheveux nous mettent en danger permanent de verser dans le ravin. Mais quel paysage de rêve ! Il est vrai que les chauffeurs répondent avec maestria aux situations les plus cocasses ; nous avons fini par leur faire confiance et nous adonner aux plaisirs du spectacle qu'offrent les rizières en terrasses, les montagnes baignées de brume... Le plus original à Sapa a été un repas de com lam (riz gluant cuit dans du jus de coco, dans un tronc de bambou calciné qu'on décortique comme la canne à sucre) accompagné de poulet et de porc grillé, agrémenté d'un œuf cuit dans la cendre chaude… Le tout est dépaysant et délicieux !

Deuxième « must », la baie d'Halong. Tout le monde la connaît depuis le film Indochine et grâce à de nombreux documentaires. Mais c'est autre chose d'avoir pour nous seuls un bateau, d'aller d'île en île jusqu'au village flottant des pêcheurs, de faire sur le bateau même un repas de fruits de mer frais pêchés, de se baigner sur une mini-plage dans une mer chaude, au milieu d'un cirque d'îles. Un rêve !

Cathédrale de Phat DiemAprès Hanoï, en route pour Phat Diem et sa fameuse cathédrale, Ninh Binh, le Ha Long terrestre (terre d'insurrection antichinoise de Dinh Bo Linh et de Lê Loi ), et Sam Son, la plage des étés de notre enfance. Encore une fois, seules la mer et la montagne sont fidèles à notre souvenir. Le tourisme, exploité avec peu de goût, gâche le romantisme du lieu, à moins de se lever très tôt le matin et de marcher seul sur la plage à la rencontre des barques de pêche.

Nous partons ensuite vers le Sud en touristes, car la guerre ne nous avait pas permis de connaître le pays en entier. Après une halte à Quang Tri nous arrivons à Hué, ville restée étonnamment romantique, la rivière des Parfums aux rives herbeuses, et au loin la chaîne annamitique.
En souvenir de mes camarades de Dalat venues pour la plupart de Hué, nous allons déjeuner au marché Dong Ba. Après une journée de visite et une nuit dans un bateau, nous quittons à regret Hué pour Hoi An et Danang d'où Binh s'envole pour Hongkong, nous laissant un peu orphelins.

Dalat – Ecole du Couvent des OiseauxLa route vers Nha Trang est longue, ainsi que celle de Dalat par le col de Bellevue. Il ne nous reste plus qu'une semaine pour profiter de la mer émeraude de Nha Trang, de ses îles, des étonnantes tours cham, et surtout de Dalat où chacun de nous avait ses souvenirs : mon frère veut revoir le campus où il a vécu un an, mon fils le Collège Pontifical ou nous étions réfugiés lors du Têt Mau Than  (il avait 4 ans et se souvient de tout).
A Dalat, Nga et moi avions été pensionnaires aux Oiseaux  de l951 à 1957. Nous y sommes accueillies chaleureusement par Soeur Amélie, mon ancienne camarade de classe, qui s'occupe d'une retraite de novices. C'est avec un choc au coeur que nous constatons les dégâts dus au passage du temps et des évènements. Le Petit Pensionnat est toujours debout, mais le réfectoire a, paraît-il, brûlé ; le « monocoque » - cette petite construction annexe si originale et si coquette - est toujours là, mais abandonné, envahi de moisissures et de plants de courgettes venus du potager d’à côté. La chapelle, surtout, paraît froide, déserte et délabrée ! Je parcours le chemin de croix, me remémorant les moments intenses des veillées de Pâques ; j'entends dans mon souvenir l'harmonium de Mère M. Renée, les chants grégoriens dirigés par Mère M. de Béthanie, nos chants préférés entonnés d'un seul cœur, ces chants que je chantais pour me donner du coeur aux moments les plus critiques de ma vie. L'école toujours aussi belle nous est fermée. Elle sert désormais à la promotion des Montagnards . De l'extérieur, je montre avec fierté à mon frère et à ma belle-sœur, à mon fils, mes nièces et ma belle-fille, où j'ai dormi, où j'ai étudié... c'est-à-dire partout ! Le parc est un peu dégarni mais évoque encore nos déambulations d'autrefois, après le repas ou pendant le week-end, le temps des confidences...

 

Dalat – Retrouvailles d’anciennes élèves de l’école du Couvent des Oiseaux

Nous consacrons ensuite une après-midi à nos filleuls de SOS Villages d'enfants, trois à notre arrivée, cinq à notre départ, tant les enfants se sont spontanément attachés à nous ! Ils donnent l'air d'enfants entourés et bien soignés mais qui ont besoin d'une affection plus personnelle. Ce sont cependant des privilégiés, dit-on, à qui on assure une famille (artificielle mais stable), des études sérieuses et une éducation suivie. Les plus doués sont envoyés à l'université et vont même étudier à l'étranger.

Cathédrale de Saïgon (Ho-Chi-Minh-ville)Nos trois derniers jours ensemble sont pour Saïgon. Dès la sortie de l'autoroute mon fils s'exclame : « Maintenant, on est chez nous ». Notre groupe se disperse. Chacun accomplissant son propre pèlerinage : la maison, 1'école, les contacts avec d'anciens et rares voisins).
Pour moi Regina Mundi . Tout le monde a vieilli, bien sûr, mais les sœurs me reconnaissent tout de suite, ainsi que bon nombre d’amis, fidèles de notre « paroisse ». Il fait chaud au coeur de voir que la vie continue, les générations ont grandi, passé, mais 1a relève est là. Le jardin, la cour, la chapelle, la Communauté, tout respire une joie paisible, tout est entretenu avec soin et amour. Dehors, je retrouve la ville, sa circulation trépidante, ses nouveaux bâtiments, de nouvelles routes, élargies et grouillantes de vie.

Non, je ne regrette pas la Saïgon que j'ai quittée en 1984, ville morte, morne de désespoir. Je la retrouve d'un dynamisme incroyable, c'est une résurrection inespérée. Mes anciennes étudiantes, réunies pour un repas de retrouvailles, ont toutes du travail, souvent à des postes de responsabilité. Ceux qui cherchent trouvent de petits boulots. Le peuple revit et reprend espoir. Tant pis pour la maison de mes parents détruite et remplacée par une belle villa de trois étages, tant pis pour ma propre maison transformée en bureaux…

Je quittais Saïgon l’espérance au coeur. Tout était loin d'être parfait et je savais que cette nouvelle prospérité ne profitait pas à tout le monde. Et je regardais en arrière, renouant avec mes racines et me demandant : « Nous qui avons quitté le pays, tout en y restant attachés malgré nous, que pouvons-nous faire pour lui ? ».

Cet article a été écrit en 2002, et je l’ai fait lire récemment à un ami qui revient souvent au Vietnam. Or, il m'a trouvée trop optimiste quant à ma conclusion, car il y a de plus en plus d'écart entre riches et pauvres et certaines familles ne mangent pas à leur faim.

Tran Nguyêt Anh,
juin 2011

Partager cette page :
  • Indochine

    Les Français ont appelé « Indochine française » trois pays qu’ils ont conquis entre 1858 et 1893 : le Laos, le Cambodge et le Vietnam.

  • Note historique : L'indochine ex-française

    Plan : la conquète, la guerre d'indochine, la guerre du Vietnam, les boat people, des états toujours communistes, les Indochinois en France et à Besançon

  • L'AFCAR

    L'association Franc-comtoise d'assistance aux réfugiés, l'AFCAR. «L'AFCAR» s'est créée dans les années 1980, à Besançon .

  • Guadeloupéenne et Vietnamienne

    « Je suis métisse... Ma mère avait trahi sa patrie. » Madame Lang témoigne de son enfance extrêmement difficile au Vietnam, jusqu'à son installation en Franche-Comté.

  • Sans art, la vie est morte

    D'apparence frêle, ses petits yeux noirs pétillants disent que, au contraire, elle a une force très ancrée, naturelle. Elle fait penser à une rivière longue et étroite qui irrigue la terre, les cailloux et tout ce qui est sur son passage. Sans effort et sans contrainte. Simplement. Comme dans ses photos. Et, mine de rien, on se sent irrigué à son tour d'une évidence : vivre la vie qui nous est donnée.

  • Du Vietnam à Besançon

    Une histoire qui commence au Vietnam. Le pays des ravages politiques, économiques et humains. La terre natale de M. Dinh, originaire de Ho Chi Minh, où il vit jusqu’à ses 21 ans. En désaccord avec la réalité qui l’entoure et dans la recherche d’une vie meilleure, il fuit son pays en 1987 s’accrochant aux planches d’un bateau, tout comme environ trois millions de personnes entre 1975 et 1997, nommées « Boat-people ». Comme une feuille qui se détache de son arbre, soulevée par le vent, sans savoir où elle atterrira, il se retrouve tout d’abord en Singapour, ensuite, en Amérique :