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juillet 62

 

Depuis l'agression dont nous avions été victimes dans notre maison la nuit du 14 jullet 1962, nous trouvions refuge tous les soirs dans un appartement du centre-ville quitté à la hâte par ses occupants. Sur l’égouttoir, une vaisselle n’en finissait pas de sécher. Partout, les signes d'un départ précipité. Avant de retrouver les lits où avaient dormi des gens dont le drame nous était inconnu, où nous avions du mal à trouver le sommeil, nous nous réunissions avec les habitants de l'immeuble ; ils faisaient tout leur possible pour nous apporter chaleur et réconfort. Que leur avaient dit mes parents ? Savaient-ils, devinaient-ils ce que ma mère venait de subir ? Nous, nous ne mettions pas encore de mot sur cette violence. Elle a attendu les derniers mois de sa vie, en maison de retraite pour enfin dire le viol. A des malades délirants qui ne pouvaient pas l’entendre. C'est seulement à ce moment que j'ai compris. Si tard. Trop tard.

couscousAujourd’hui, c’est une famille algérienne qui m'accueille. Fraternelle. Le couscous est savoureux. Le lait caillé aussi. Je ne peux pas le dire à la dame qui l'a cuisiné. Je ne parle pas arabe, elle ne parle pas français. Elle saisit un morceau de courgette, me dit le mot en arabe, me le fait répéter. Puis une carotte ...

Je me revois, enfant assise par terre, à côté de la femme de ménage de ma mère.  Elle me faisait patiemment répéter les noms des légumes qu'elle épluchait. Mais les mots se sont perdus. Seul son prénom me revient à la mémoire. Lamria.

Dans la cour du lycée, les petites copines algériennes s'amusaient à me faire répéter des mots en arabe, sans m'en donner la traduction. J'aimais ce jeu: il déclenchait chez elles un fou rire qu'elles étouffaient difficilement au moment de rentrer en classe. Et moi, j'étais fière de prononcer des mots sans doute interdits. Je n'étais plus la sage petite Française. Je devenais leur complice.

Frustration de n'avoir qu'une ébauche d'échange avec cette famille. J'ai habité dans ce pays, j'en ignore la langue. Malgré tout, peu à peu, un dialogue étrange s'établit. Des sourires, des gestes nous rapprochent. Je regrette que ma mère n'ait pas vécu ces moments de partage, pour pouvoir, peut-être, mourir réconciliée, apaisée.

 

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  • Les pieds noirs d'Algérie en quelques lignes

    On appelle pieds-noirs les Européens venus s’installer en Afrique française du nord (AFN : Maroc, Algérie,Tunisie) au temps de la colonisation, notamment les Européens d’Algérie.