France, pays multilingue

Sommaire

La France a pour langue officielle unique le français et se définit comme un pays politiquement monolingue :
« La langue de la République est le français »


(article 2 de la Constitution française)

Le français est à la fois langue majoritaire sur le plan quantitatif (il est parlé par presque tous ceux qui habitent en France) et langue dominante sur le plan politique, éducatif, culturel (le français est la langue de l’enseignement, de la communication publique, des médias…). La situation de la France est qualifiée de multilinguisme à langue dominante unique. Ce statut de langue nationale laisse peu de place aux autres langues, sauf dans l’espace privé (dans la famille, avec des amis…) et dans quelques secteurs limités. Les langues régionales et les langues de l’immigration ont en commun d’être des l{jtips}angues minoritaires|C’est une langue parlée par une partie des habitants d’un pays (une minorité), qui a un statut politique faible, et qui est peu valorisée socialement.{/jtips} et le plus grand danger pour ces langues est de disparaître en raison de la domination du français. Le problème qui se pose est donc le maintien de la pratique des langues minoritaires.

 



Les langues régionales, dites aussi langues « historiques »

 

Quelles langues ?
C’est un paysage linguistique simplifié que je présenterai. Je ne parlerai que des langues régionales en laissant de côté les multiples variétés de ces langues, les {jtips}dialectes|Pour les linguistes, un dialecte est une langue pratiquée sur un territoire peu étendu (une région) pour la communication orale quotidienne. Pour les non spécialistes, un dialecte est vu comme un parler inférieur, une « sous-langue ».{/jtips} et les {jtips}patois|C’est un parler très local (villages), utilisé dans les zones rurales par une petite minorité de personnes généralement âgées. Ex : les patois du Haut-Doubs.{/jtips}.

Selon la définition officielle, les langues régionales sont « des langues parlées depuis plusieurs générations par des citoyens français sur le territoire de la République ». C’est pourquoi elles sont dites « historiques ». Elles font partie du « patrimoine linguistique » de la France. Elles « ont le privilège d’avoir une assise territoriale depuis plusieurs siècles » (2). Ces langues sont traditionnellement situées dans un espace géographique assez précis (le breton en Bretagne, l’alsacien en Alsace, etc.), même si la mobilité fait que les langues régionales se déplacent avec leurs locuteurs quittant leur région d’origine.

La liste des langues régionales établie en 1999 pour la France métropolitaine comprend sept langues ou groupes de langues : l’alsacien-mosellan, le basque, le breton, le catalan, le corse, le flamand, le franco-provençal, l’occitan, les langues d’oïl (franc-comtois, wallon, picard, lorrain….).

La vitalité d’une langue s’évalue au nombre de {jtips}locuteurs|Mot utilisé par les linguistes pour désigner celui qui parle. Ex : les locuteurs du turc = ceux qui parlent le turc.{/jtips} qui la parlent. On a peu d’informations précises sur le nombre de personnes qui parlent effectivement telle ou telle langue régionale. Les recensements linguistiques sont presque inexistants, il n’y a pas de statistiques nationales sur les usagers de ces langues.

Les langues en France à l’époque de la Révolution de 1789
La première grande enquête nationale sur les langues parlées en France remonte au XVIIIème siècle avec le rapport de l’abbé Grégoire (1794, an deux de la République). Grégoire recense alors « trente patois (2) différents » et conclut qu’on en est « à la tour de Babel ». Les chiffres qu’il donne montrent qu’à l’époque de la Révolution française, le français n’était parlé que par une minorité de citoyens :
« On peut assurer sans exagération qu’au moins six millions de Français, surtout dans les campagnes, ignorent la langue nationale ; qu’un nombre égal est à peu près incapable de soutenir une conversation suivie ; qu’en dernier résultat, le nombre de ceux qui la parlent n’excède pas trois millions, et probablement le nombre de ceux qui l’écrivent correctement encore moindre » (3).

Quand on sait que la population de la France était d’environ 25 millions d’habitants en 1790, le nombre de ceux qui maîtrisaient le français parlé (3 millions) est faible. Le français a mis longtemps à s’imposer sur l’ensemble du territoire et une enquête de 1864 indique que dans certaines régions de France, on comptait encore un pourcentage très important de Français …. qui ne parlaient pas le français mais une langue régionale ou un dialecte local. C’était le cas de plus de 90% de la population en Corse et dans la région de Nice, et de plus de 75% en Bretagne.

Aujourd’hui
Nous voyons que le multilinguisme « historique » était très important encore à la fin du XIXème siècle grâce à la vitalité des langues régionales. La situation linguistique est maintenant bien différente : l’unification linguistique du pays est réalisée autour du français, les langues régionales ont perdu un très grand nombre de locuteurs, certaines ont presque disparu (par exemple le franc-comtois). Aujourd’hui, moins de 10% de Français pratiquent une langue régionale de façon régulière. Les langues régionales sont de moins en moins transmises dans les familles. Selon une enquête de l’INSEE (4) de 1999, seul un Français sur huit a reçu de ses parents une langue régionale. Certaines langues résistent mieux que d’autres : l’alsacien serait pratiqué par 900.000 personnes sur 1,7 million d’habitants alors que le flamand compterait entre 20.000 et 40.000 locuteurs (on voit l’imprécision des chiffres) sur près de 4 millions d’habitants.

Une langue peut se maintenir par l’enseignement. Les langues régionales sont enseignées depuis 1951 (loi Deixonne sur « l’enseignement des langues et dialectes locaux ») (5). Elles sont aujourd’hui proposées à l’école primaire et dans le secondaire (collège, lycée) dans le cadre de l’enseignement des langues. Mais la demande sociale (en clair, le choix des parents) se fait plutôt en faveur des langues internationales, l’anglais étant de très loin la langue la plus apprise. Ainsi, les langues régionales sont peu choisies dans le primaire (voir tableau 1) ; dans le secondaire elles sont étudiées par 0,42% des élèves seulement. La situation est très variable selon les langues. Le corse appris par 92% des élèves de l’école primaire est en position très favorable.

Anglais Allemand Espagnol Italien Portugais Arabe Langues régionales
79,7% 15,2% 2,5% 1% 0,1% 0,16% 1,34%
76,1% en 1999 20% en 1999

Choix des langues à l’école primaire.
Sources : Statistiques de l’Education nationale pour 2003-2004.

Comme on peut le voir, l’enseignement (sauf exception) n’est pas une aide très efficace pour le développement des langues régionales. Ce rapide tour d’horizon illustre bien la situation fragile de ces langues, mal transmises dans les familles, pas assez  apprises dans le système scolaire.



Les langues de l’immigration

 

Paysage linguistique
Les langues de l’immigration sont une composante importante du multilinguisme en France, par leur nombre et par la diversité linguistique qu’elles représentent. A la différence des langues régionales qui sont parlées dans une zone géographique particulière, les langues de l’immigration forment une sorte de mosaïque : dans une ville, un quartier, plusieurs groupes linguistiques différents coexistent. C’est ainsi qu’au marché de Planoise à Besançon, on peut entendre parler plusieurs langues.

La France est un vieux pays d’immigration. Vers 1900, plus de 850.000 migrants étaient installés sur le territoire français, dont 160.000 dans le département de la Seine (région parisienne). Ont suivi des flux successifs de migrations, différentes dans les origines géographiques et linguistiques : Italiens, Espagnols dans les années 30 ; Algériens, puis Marocains et Tunisiens après la Seconde Guerre mondiale ; Portugais à partir des années 60 ; Turcs dans les années 80…. Depuis les années 90, les migrations à l’échelle mondiale ont beaucoup évolué : les nouveaux migrants viennent de tous les horizons de la planète, de pays souvent très éloignés des lieux d’accueil. Les migrants arrivés en France en 2004 représentaient 150 nationalités différentes. Mais la France se distingue des autres pays d’immigration par l’importance des migrations historiques (venues de pays anciennement colonisés ou placés sous protectorat français) : ainsi, 70% des nouveaux arrivants viennent d’Afrique noire et du Maghreb, et les langues qu’ils parlent font déjà partie du paysage linguistique de l’Hexagone.

Tous ces migrants, anciens et nouveaux, sont venus avec leur(s) langue(s). Combien de langues apportées par l’immigration sont parlées en France ? Il est impossible de le dire avec précision. On a des statistiques sur les nationalités mais la nationalité ne renseigne pas automatiquement sur la langue pratiquée. Un Chinois peut parler le mandarin, ou le cantonais, ou le wenzhou… ; un Sénégalais peut avoir pour langue maternelle le wolof, ou le bambara, ou le diola… ; un Marocain parlera l’arabe marocain, le {jtips}berbère|Le berbère est une langue minoritaire parlée dans plusieurs pays d’Afrique (Maghreb, Égypte, Libye, Mauritanie…) et d’Europe occidentale (France, Belgique, Allemagne…) en raison des migrations. Le berbère est divisé en de très nombreux dialectes. Ex : le tarifit, le tamazighte, le tachelhit ou « chleuh » au Maroc.{/jtips} ou un dialecte local… Difficile donc d’identifier la langue maternelle à partir de l’origine. On n’a pas de chiffres exacts sur le nombre de locuteurs pour chaque langue de l’immigration ni sur le nombre de bilingues arabe-français, turc-français, berbère-français, etc.

Transmission dans les familles
Comme pour les langues régionales, le maintien des langues de l’immigration dépend avant tout de leur transmission par les parents. Les chiffres disponibles indiquent des taux de transmission assez faibles. Mais la situation reste assez mal connue et ce qu’écrivait L.-J. Calvet (6) en 1994 est toujours valable aujourd’hui :
« Nous ne disposons pas d’étude globale sur les modalités de transmission des langues ni sur la façon dont elles coexistent avec le français » (p.256).

Une enquête de l’INSEE de 1992 montre que d’une génération à l’autre l’espagnol aurait perdu 80% de ses locuteurs, les langues d’Afrique subsaharienne 75%, l’arabe 50%. Selon cette enquête, la 2ème langue de communication en famille serait l’arabe (mais dans 2% des familles seulement), puis le portugais (1%). Une enquête plus récente de l’INSEE (1999) confirme la faible transmission des langues familiales et donne la liste des langues les mieux transmises. Ce sont dans l’ordre le turc, le chinois, le vietnamien, le serbo-croate. Pour bien interpréter cette liste, il faudrait faire la distinction entre migrations anciennes et migrations récentes. Les recherches montrent que le maintien de la langue familiale doit être observé sur plusieurs générations (trois générations). La durée d’installation est un facteur qui a son importance. La non transmission des langues familiales a pour conséquence directe une diminution de l’usage de ces langues.

Enseignement
Le maintien des langues de l’immigration est favorisé par leur enseignement. Il existe deux dispositifs d’enseignement de ces langues dans le système scolaire :
- L’enseignement des langues et des cultures d’origine (ELCO)
Le dispositif ELCO a été mis en place à partir de 1973 dans le primaire et le secondaire en fonction d’accords signés entre la France et huit pays d’émigration (7). Les ELCO ne sont pas véritablement intégrés dans le système scolaire : l’enseignement de la langue d’origine se fait en dehors (en plus) du programme normal et les enseignants ne dépendent pas directement de l’Education nationale (ils sont choisis et rémunérés par les pays d’origine). Seuls les jeunes originaires des huit pays cités peuvent recevoir un enseignement de langue. De plus, la langue enseignée est la langue nationale des pays d’origine, dans sa version standard (on enseigne par exemple l’arabe littéraire et pas l’arabe dialectal qui est la langue utilisée dans beaucoup de familles). Souvent, il n’y a donc pas de continuité entre la langue familiale et la langue enseignée.

Il y aurait environ 200 classes d’ELCO, ce qui est peu. Il faut dire que les ELCO n’ont jamais été une priorité des politiques éducatives en France. De ce fait, l’enseignement des langues d’origine reste marginal et ne peut pas être un véritable support pour ces langues.

- Les langues de l’immigration dans l’enseignement des langues étrangères
Certaines langues de l’immigration sont enseignées comme langues étrangères depuis de très nombreuses années ; c’est le cas de l’espagnol et de l’italien. Pour l’école primaire, on se reportera au tableau 1 (article 2) qui donne des chiffres pour quelques langues. Pour le portugais et l’arabe (et peut-être aussi pour l’italien), les pourcentages ne sont pas très significatifs car ces langues ne sont enseignées que dans un petit nombre d’écoles : le portugais est proposé dans 26 écoles (sur 6 académies), l’arabe dans 5 écoles (sur 2 académies) (rapport de 2001) (8). En ce qui concerne l’enseignement secondaire, le tableau 2 donne le pourcentage d’élèves pour chaque langue (chiffres de 2004).

 

Langues étrangères
Rentrée scolaire 2004
Métropole
et DOM-TOM
anglais 62,1%
espagnol 24,1%
allemand 9,9%
italien 2,8%
russe 0,18%
portugais 0,145%
arabe 0,09%
chinois 0,08%
polonais 0,0026%

Effectifs des élèves apprenant une langue étrangère
(chaque élève qui apprend une langue est compté autant de fois
qu’il apprend de langues différentes).
Source : Ministère de l’Education nationale.

Sans surprise, l’anglais se taille la part du lion. L’espagnol occupe la 2ème place. Comparativement, l’arabe, le chinois, l’italien, le portugais sont classés dans les langues « à faible diffusion ». Ici encore, dans l’interprétation des pourcentages, il faut prendre en compte le fait que ces langues sont enseignées dans moins d’établissements que les « grandes » langues. On sait aussi que pour certaines langues l’offre de cours est insuffisante. C’est le cas pour l’arabe et le chinois où la demande est importante, en particulier à l’université.

Les langues de l’immigration sont une grande contribution au multilinguisme de la France. Mais leur situation est fragile et dépend beaucoup de la volonté des personnes de conserver leur langue.



Conclusion

 

Cette présentation, même très simplifiée, du paysage linguistique de la France est bien le reflet d’une réalité multilingue. Mais cette diversité linguistique est souvent minimisée ou ignorée tant la langue française domine dans la vie publique. La pression de l’environnement francophone fait que les langues minoritaires (régionales ou issues de l’immigration) doivent lutter pour ne pas disparaître. Dans le système éducatif, c’est la pression de l’anglais qui menace l’apprentissage de ces mêmes langues comme langues étrangères. On le constate, les situations de multilinguisme sont rarement pacifiques et conviviales : les langues sont d’une certaine manière en concurrence et les grandes gagnantes sont les langues jugées les plus attractives. Les situations de multilinguisme sont donc instables, évolutives.

« Si les sociétés ne meurent pas […] c’est parce qu’elles ont des langues, et sont racontées par ces dernières » écrit C. Hagège (9).
Les langues racontent l’histoire des sociétés et elles racontent aussi l’histoire des familles et de ses membres (ceux qui sont partis, ceux qui sont restés au pays…). Les langues appartiennent à l’histoire familiale, elles tissent des liens entre les générations, sont les langues « des racines ». Elles accompagnent les migrations, que celles-ci soient intérieures (un Alsacien qui quitte sa région pour aller travailler dans le sud de la France) ou extérieures (un étranger qui s’installe en France). Avec les migrations des personnes, les langues quittent leur territoire d’origine et entrent dans un nouvel environnement linguistique. C’est une première rupture. La 2ème rupture se produit quand la langue familiale n’est pas transmise aux enfants : les enfants ne parlent plus la langue de leurs parents. Apprendre la langue familiale à l’école ou en dehors de l’école est un moyen – mais un moyen indirect – pour l’individu de renouer avec l’histoire linguistique mais aussi avec l’histoire intime de ses parents et de ses grands-parents, de renouer avec la mémoire vive.


1.  Extrait de l’intervention de Mme C. Albanel, ministre de la culture et de la communication, lors du débat sur les langues régionales à l’Assemblée nationale, le 7 mai 2008.
2.  Patois, dialecte, jargon désignent à l’époque tout ce qui n’est pas la langue française. Ce sont des parlers considérés comme inférieurs.
3.  Le rapport Grégoire « Sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française » est reproduit dans Une politique de la langue, M. de Certeau, D. Julia, J. Revel, Gallimard, 2002, p.331-351.
4.  Institut national de la statistique et des études économiques.
5.  La loi Deixonne concernait quatre langues régionales en 1951 : le basque, le breton, le catalan et l’occitan. Elle a été étendue au corse en 1974.
6.  Louis-Jean Calvet, Les voix de la ville, Ed. Payot & Rivages, 1994.
7.  Ces huit pays sont le Portugal (1973), l’Italie et la Tunisie (1974), l’Espagne et le Maroc (1975), la Yougoslavie (1977), la Turquie (1978), l’Algérie (1982).
8.  L’enseignement des langues étrangères à l’école primaire, Rapport, Ministère de l’Education nationale, Inspection générale, février 2001.
9.  Claude Hagège, Halte à la mort des langues, Ed. Odile Jacob, 2000, citation page 19.

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