Bribes d'alphabétisation

Sommaire

Bénévole dans une MJC, je donne des cours d’alphabétisation dans un groupe composé presque exclusivement de femmes. (seule l’une d’elles vient accompagnée de son mari).

La plus jeune a 25 ans, la plus âgée 75, la majorité la cinquantaine. Elles sont en France depuis 5, 10, 20, 30 ou 40 ans. Aucune d’entre elles ne sait ni lire ni écrire ; à l’oral, le niveau est variable : certaines ne connaissent que quelques mots en français, d’autres parlent sans maîtriser vraiment la langue.
ecritureHandicapées par l’absence de maîtrise de la langue (particulièrement quand leurs enfants ne sont plus à la maison pour les aider), elles viennent régulièrement aux cours, luttant contre le découragement, s’excusant même de la lenteur de leurs progrès.
Je suis admirative de leur courage, touchée par leur gentillesse. Je ne faisais que les apercevoir autrefois au loin, aujourd’hui je découvre leur richesse avec émerveillement, mais aussi amertume : quelle place leur est donnée dans notre société, qui la plupart de temps ne leur accorde même pas la nationalité française ?
Souvent en rentrant chez moi, j’écris quelques notes sur les moments passés dans le groupe.
En voici quelques-unes.

 

Au feu rouge, j’aperçois sous ses voiles la vieille dame que j’aide à écrire son nom, se dirigeant à petits pas vers l’école du matin, cahiers et crayon dans un sac en plastique.

Ciel gris, pluie fine. Elles arrivent, une à une, le pas lourd, cœurs et corps fatigués. Des « labès » s’échangent à voix lasse. « Pas l’moral », murmure l’une d’elles. Une autre, très pâle, se plaint de maux d’estomac, elle partira plus tôt, pour un rendez-vous chez le médecin. Parmi les mots d’arabe, un mot en français « arthrose » sera approuvé par toutes d’un hochement de tête. Les deux heures de cours seront secouées de quintes de toux. La semaine commence, renâcle.

CarteJe ne sais plus trop où je suis : la chaleur derrière les vitres, ces visages étrangers, ces vêtements d’ailleurs. Avec émotion, je pense que je suis née dans le même pays que certaines. J’observe une femme, je sais qu’elle vient d’Oran, y retourne parfois après un détour au Maroc, le pays de son mari.

Le soleil entre à flots dans la pièce. Parfum d’épices. Les têtes se couvrent de tissus de couleurs, roulés de toutes les façons possibles.

Avant de s’installer et de sortir leur matériel, serrements de mains, des bises même.

On me présente : « Elisabeth », puis c’est au tour des femmes de dire leur nom. L’une d’elles répète le mien, plusieurs fois, avec application.

J’interpelle F. par son prénom, elle s’étonne : « Vous savez mon nom ! Et vous ? comment vous vous appelez ? » Elle répète mon prénom avec application. « On peut se dire “ tu ” ? » demande-t-elle ensuite.


J’écris la date au tableau. Me voilà coincée, j’arrive à l’extrême droite, je n’ai plus de place, n’étant pas habituée à écrire aussi gros. « Deux mille huit », réclament-elles. Je suis obligée d’écrire le chiffre au-dessous. Elles sont désorientées, une journée tordue commence.

date

 

Que faites-vous le dimanche ? « Je me promène avec les enfants », répond M., reprenant le modèle ânonné depuis plusieurs cours. Surprise générale, on sait bien qu’il n’a pas d’enfants. « Je vais de droite, de gauche » répond une femme, « Je fais le ménage », répondent plusieurs, pour être libres pour l’école du lundi matin.


B., qui aujourd’hui intervient avec moi, interpelle A : « Vous qui avez si longtemps travaillé en usine… » Au cours suivant, seul avec moi, A. rectifie : « Moi j’étais dans l’armée française. » On m’expliquera plus tard qu’en effet il a d’abord été militaire. Il préfère se rappeler la période où il a été considéré comme Français, sous le drapeau bleu blanc rouge, avant d’être enchaîné au travail.

« Qu’allez-vous manger à midi, M. ? » Tout le monde salive à l’énoncé du menu : « haricots blancs «, « filet de bœuf ». À côté de lui, sa femme sursaute : rien n’est encore préparé pour le repas, et ce n’est d’ailleurs jamais l’affaire de M. !

D. qui fait ses premiers balbutiements en français, a bien du mal à comprendre la question posée. Je ne saurai pas si elle a des enfants (non, dit-elle d’abord) pour ensuite lever la main et montrer trois doigts, puis six. Elle vient seule au cours, s’isole dans un coin de la salle. Avec qui communique-t-elle ? Parfois je l’aide à tracer une lettre, je prends sa main ridée dans la mienne. L’espace d’un instant, je la rencontre.

 

ecrire

 

Elles sont en France depuis 10, 20, 30 ans et ne peuvent bredouiller que quelques mots, certaines aucun. J’imagine leur enfermement, leur abrutissement dans le travail. Leur exclusion m’effraie.

Ce matin, on révise les nationalités. « Je suis Marocaine », « Moi Algérienne », « Et moi Turque, mais aussi Française » ; « immigrée en France, immigrée en Algérie, je suis perdue », rajoute une femme, approuvée par les autres.

Z. partira plus tôt du cours aujourd’hui. Son fils va sans doute être exclu du lycée ; le proviseur lui a fixé un rendez-vous. Elle ne comprend pas : « Il est si gentil à la maison ! » Je la regarde sortir de la salle à petits pas, courbée.

L’ascenseur est en panne, dix étages à descendre, puis à remonter. Tant pis. Elle arrive un peu essoufflée, sort cahier et crayon de son sac en plastique, s’apprête à écrire la date.

Certaines essaient de trouver les mots pour décrire les impressions en découvrant l’extérieur, quand la mort du mari a mis fin à l’enfermement. « Le vertige », dit l’une. Ensuite elles racontent les années dans l’appartement fermé à clé.
Quelquefois il est trop tard. À peine sorties, les voilà frappées par la maladie. La liberté a été fugitive. Maintenant, c’est l’hôpital.
Pour d’autres, c’est la découverte de cours de gym, d’alphabétisation, l’apprentissage de l’extérieur.

TableauAvec qui parlent-elles en français ? Avec personne, répondent-elles. Juste bonjour, bonsoir aux voisins. C’est tout. Sont-elles parfois entrées dans l’appartement de Français ? Jamais.

Je montre des photos de légumes et de fruits. Aussitôt les mots jaillissent. Aubergines, poivrons, tomates… Échanges dans le groupe. C’est mon tour d’être confrontée à une langue étrangère. Je comprends seulement que les femmes comparent leurs façons d’utiliser les légumes. Elles ne m’oublient pas et résument ensuite : le couscous marocain, ce n’est pas du tout comme le couscous algérien !

Qu’elle est difficile à obtenir, la nationalité française ! Avec humour, l’une des femmes raconte ses tentatives successives, et ses échecs. Il y a toujours un papier manquant impossible à acquérir. Tour à tour chacune raconte ses déboires. Elles en rient, tout en regrettant de renoncer : elles déçoivent leurs enfants qui les ont poussées à faire ces démarches.

 

 

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