L’Orient à l’Occident tressé - langue arabe, rythme et chant

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Langue arabe, rythme et chant…

Mon adolescence et ma prime jeunesse baignèrent dans l’écoute du Coran, de la façon la plus belle. La voix d’Abd Samad, l’un des plus grands récitants du monde arabe, s’élevait dans des matins de lumière, imprégnant mon imaginaire.
Une voix qui s’étirait, s’enroulait, se condensait au rythme de la langue arabe  sacrée. Mon contact avec le Coran fut avant tout d’ordre acoustique (comme on le dirait de la qualité sonore d’un instrument), esthétique. Avant de comprendre le sens de certains versets, j’en ai aimé le rythme, les sonorités, les assonances, les intonations graves et heurtées.
La lecture, étant pour moi une source essentielle de vie, je ne pouvais être insensible à l’injonction de l’ange Gabriel à Mohammed, à l’heure de la révélation : “Lis au nom de ton Dieu qui a crée…” Lecture, acte premier, fondamental par lequel le monde se révèle. Un chant appartenant à la mémoire collective devait aussi faire partie de ce fond acoustique, musical, affectif : « L’aube s’est levée sur nous…» avait accueilli, dit-on, le retour du prophète Mohammed à Médine. Une voix ample et chaude de femme, relayée par un chœur de voix d’hommes et de femmes et d’un orchestre de bendirs chantait la gloire lumineuse du Choisi, entre tous.  
Les miens avaient également des goûts plus profanes. Ils appartenaient à cette génération d’Algériens et de Maghrébins admiratrice de l’Egypte qui avait redonné au monde arabe sa dignité perdue.
Pont de Constantine, photo de Sonia CHAOUIDans le salon, outre le portrait d’Abdelhamid Benbadis, l’une des figures historiques et culturelles de la ville de Constantine, trônait le portrait de Nasser. Du fait de cet engouement, ma mémoire résonne encore des chansons de Mohammed Abdelwahab et surtout de son opéra reprenant le mythe de Madjnun Layla, Le Fou de Layla.

Avant Roméo et Juliette, tous ces couples impossibles qui structurent l’imaginaire littéraire européen, j’ai connu Madjnun Layla. La voix d’Asmahane qui chantait le personnage de Layla et celle d’Abdelwahab chantant celui de Madjnun devaient me mener sur le chemin d’un intérêt et d’un questionnement qui durent encore.
Le couple est empêché par les gardiens de l’ordre patriarcal et social car ils en sentent la force contestatrice et déstabilisatrice. Mais l’impossibilité du couple est troublante : sans elle, point de poésie et de littérature. C’est l’absence de l’être aimé qui est aimée : « Un jour que Madjnun se lamentait sur son amour, quelqu’un vint lui dire : “Madjnun, cesse tes lamentations car Layla vient te voir, elle est là devant ta porte”. Madjnun releva aussitôt la tête : “Dis-lui de passer son chemin car Layla m’empêcherait un instant de penser à l’amour de Layla” »
Résonne également la voix d’Oum Kalsoum, moins présente que celle d’Abelwahab mais assez pour que s’inscrive en moi l’impression d’émerveillement que je ressentais à chaque fois que je l’écoutais chanter les quatrains d’Omar Khayyam.
J’ai dû à ce goût de l’Egypte politique et artistique, mon goût pour les grands films égyptiens de cinéastes talentueux. Ma mémoire est habitée par les films de Salah Abou Seif, d’Henri Barakat, de Youcef Chahine, bien sûr, et les prestations époustouflantes de grands acteurs qui n’avaient rien à envier aux plus grands acteurs français et américains…

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