L’Orient à l’Occident tressé - Salah

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Salah…

Tout habitant de Constantine ne peut prétendre être de la ville s’il ne connaît pas et n’aime pas le chant : “Galou larab, galou”, “Les Arabes ont dit”. 
Replacé dans son contexte historique, le texte relate la mort de Salah Bey, trahi par des notables de la cité et liquidé par le pouvoir central d’Alger en 1792. Il ne devait pas être le seul bey à mourir de cette manière. Or, juste administrateur de la ville, il entre en postérité dans le chant, dans la mémoire collective. Le chant anonyme, lourd de chagrin et de nostalgie, serait dû à un auteur juif, rendant hommage à Salah de son attention pour sa communauté.

Des siècles ont passé et le cœur des Constantinois s’y blesse encore. Sans doute, la trahison, la séparation, l’absence sont-elles encore le lot des humains : “Je suis allé sans méfiance/On m’a remis le perfide turban/ Linceul dans lequel on voulait me mettre”
C’est aussi une méditation sur l’inanité du pouvoir. Avoir été le maître absolu d’une ville et s’y retrouver tête nue et pieds nus, affolé et démuni avec comme seule prière : “Laissez-moi voir mes enfants”. Les derniers vers se terminent ainsi : “Salah a été étranglé avec un foulard étincelant/Montrez-moi sa tombe/Pour prier et soulager ma peine/ Des tempêtes et des tempêtes pourront souffler/Mais qui remplacera Salah/Dans la ville de Constantine/Pleurez-le ô assemblées/Salah a été sacrifié” »
Restant dans le registre du chant, j’évoquerai la chanson raï, de l’ouest de l’Algérie qui devait à travers un arabe populaire et transgressif, une musicalité sensuelle célébrer la force de perdition des yeux amoureux et captateurs, l’amour charnel, l’alcool, l’ivresse, le tourment de l’attente de l’être aimé mais aussi le désespoir d’une société bloquée, sans horizon en vue.

J’ai donc, peu à peu, intégré, strates après strates, toute une thématique de la nostalgie, du manque, de l’attente de l’autre, de la sensualité, une sensualité que je ne ressens et n’entends que dans les chants de langue arabe, qu’ils soient maghrébins ou orientaux… Nostalgie qui devait encore s’approfondir avec la révélation de l’Andalousie et de la perte de Grenade…  « Il n’y a de vainqueur que Dieu » ainsi l’ont compris les princes inquiets et clairvoyants, multipliant sur les murs de leurs palais la maxime calligraphiée, témoignant de leur prescience de la fin de leur monde, sans résurrection annoncée.
Grenade hantée de son rêve andalou, inconsolée de la mort de Garcia Lorca, telle est la ville redéployée au fil de mes pas et de mon émotion…

Langue française de tout temps présente, langue arabe, présente aussi se déclinant à travers sa diglossie et ses échappées, hors du carcan de l’enseignement… arabe dialectal, langue du quotidien, d’une façon de vivre, de se vêtir, de recevoir…
Langue des saveurs et des odeurs d’enfance, du pain maison au levain et aux graines de sésame, du rakhsis, fine galette au beurre cuisant sur un tadjine, posé sur un kanoun empli de braises chaudes, de la soupe de blé concassé, des braj confectionnés pour accueillir le printemps, des makroudes, des baqlawas, des ghribiya fêtant la fin du mois de ramadan et le sacrifice de Sidna Ibrahim.
Langue de l’eau de roses et de fleurs d’oranger, de l’ambre, de la cannelle, des clous de girofle, du henné, du tabac à priser, du café offert dans de minuscules tasses, de la confiture translucide de cerises dites boutons des rois, langue des bracelets d’or et d’argent, du brocart et du velours des cérémonies de mariage…
Langue du passant assoiffé demandant de l’eau … Langue des femmes joyeuses ou en colère, résignées, désespérées ou en révolte … Langue d’un accent particulier reconnaissable, l’accent de l’est. Langue des formules d’accueil, des souhaits de sauvegarde et qui me bouleversent encore… : « Que Dieu te fasse vivre », « Que Dieu te protège, prolonge ta vie », « Que le mal s’éloigne de toi » « Que la mort t’oublie » « Que la lumière t’accompagne là où tu vas »…
Ces langues mélangées en moi, mixées, transformées, passées au filtre de ma sensibilité, que deviennent-elles dans l’écriture ? Car je suis faite de ce mélange, je n’écris pas, le français seul dans ma tête.

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