Qu’est-ce qu’une personne bilingue ?

Commençons par une évidence : les langues se pratiquent dans des situations sociales, la communication s’établit entre des personnes socialement situées.

C’est en raison de l’importance de la dimension sociale dans la vie des langues que j’ai choisi l’approche des sociolinguistes qui, dans le bilinguisme, portent leur attention sur les usages des langues dans les réseaux sociaux plutôt que sur les niveaux de compétence linguistique. La définition qui suit sur la personne bilingue, d’orientation sociolinguistique, est adaptée à mon propos :

 

« … est bilingue la personne qui se sert régulièrement de deux langues dans la vie de tous les jours et non qui possède une maîtrise semblable (et parfaite) des deux langues. Elle devient bilingue parce qu’elle a besoin de communiquer avec le monde environnant par l’intermédiaire de deux langues et le reste tant que ce besoin se fait sentir » (F. Grosjean, 1984 : 5).

Le critère déterminant qui définit l’individu bilingue est l’usage régulier de deux langues dans la vie ordinaire. Pour le dire autrement, est bilingue la personne qui mène sa vie dans deux langues, quel que soit le degré de compétence qu’elle a dans ces langues. Répétons-le, c’est une approche du bilinguisme basée sur les pratiques réelles et pas sur la connaissance de deux langues. Dans cette optique, une personne qui a une très bonne maîtrise d’une langue apprise scolairement mais qui ne se sert pas de cette langue dans sa vie sociale n’est pas qualifiée de bilingue. Elle le sera si, par exemple, elle travaille dans une entreprise internationale où cette langue est employée en tant que langue de travail. Une personne bilingue est donc activement bilingue. Et peu importe qu’elle maîtrise mieux une langue que l’autre, ou qu’elle emploie davantage l’une que l’autre. Cela ne remet pas en cause le fait qu’elle est bilingue.

Une question cependant reste en suspens : Á partir de quel niveau minimal de compétence linguistique peut-on être déclaré bilingue ? On pourrait fixer comme seuil minimal la capacité à se faire comprendre des autres dans les communications quotidiennes mais cela ne supprime pas les marges d’incertitude : se faire comprendre de qui ? quand on parle de quoi ?. Pour Mackey, qui a beaucoup travaillé sur le bilinguisme au Canada, il est impossible de donner une réponse claire à une telle question, toujours en débat. Mackey conclut en effet :

« Le moment où celui qui parle une seconde langue devient bilingue est, soit arbitraire, soit impossible à déterminer » (1976 : 9).

Reste que les individus ont des opinions sur eux-mêmes et sur les autres. Il est intéressant de savoir comment une personne se définit elle-même – elle se dit bilingue ou pas – et comment les autres la voient – ils la reconnaissent ou pas comme bilingue. Il y a souvent des décalages entre les deux points de vue qui font du bilinguisme migratoire en particulier un nœud d’incompréhensions et de malentendus.

Une autre idée, mise en avant dans la définition ci-dessus, mérite d’être soulignée : l’individu devient bilingue par nécessité sous la pression de l’environnement linguistique du lieu où il vit. Cette pression, relayée par les institutions d’enseignement, explique la rapide extension du français chez les enfants de migrants scolarisés en France. Versant complémentaire : lorsque l’usage de l’une des deux langues n’apparaît plus nécessaire, la personne a tendance à abandonner la langue jugée peu utile (la langue d’origine par exemple). D’où l’instabilité du bilinguisme des personnes issues d’une migration que seul un fort attachement à leur langue d’origine peut amener à en maintenir l’usage.

Outre l’environnement linguistique, l’âge des personnes au moment de la migration est une variable importante dans le développement du bilinguisme. Migrer à 4 ans, 16 ans ou 40 ans, c’est à chaque fois des expériences différentes d’acquisition/de pratiques de la langue d’origine et d’apprentissage/d’emploi du français. En fonction du critère « âge », les spécialistes distinguent quatre grandes catégories de personnes (D’autres catégories peuvent être distinguées selon d’autres critères : individus ayant un seul parent migrant, personnes déjà francophones avant la migration….)  :
(1)    migrants arrivés dans la petite enfance : langue native en voie d’acquisition
(2)    migrants arrivés entre 6 et 12 ans : langue native acquise, scolarisation en français
(3)    migrants arrivés entre 13 et 17 ans : contact plus tardif avec le français, scolarisation plus courte
(4)    migrants arrivés à l’âge adulte : apprentissage tardif du français.
Les âges indiqués sont bien sûr à considérer avec souplesse.

Ces grandes catégories ne permettent pas à elles seules de comprendre les fluctuations du bilinguisme des personnes issues d’une migration. D’autres facteurs d’une grande importance entrent en jeu. Je citerai l’environnement linguistique familial : la situation est différente selon que toute la famille ou une partie de la famille parle les deux langues, ou que seule la langue d’origine est parlée à la maison, ou qu’un seul des parents parle la langue d’origine…. Les attitudes envers les langues influencent également leur usage et le désir de les apprendre ; une langue socialement dévalorisée a ainsi plus de difficulté à se maintenir. Enfin il est assez clair que le lien affectif et émotionnel avec les langues intervient dans leur maintien ou leur abandon.

Les quelques précisions que je viens de donner n’épuisent pas le vaste sujet du bilinguisme migratoire, loin de là, mais elles sont suffisantes pour aborder la lecture des études de cas.

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