La maison de l'être

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Né en Algérie, à Bouira, dans une famille kabyle, l'univers linguistique de Farid Ammar Khodja, 55 ans est constitué par le berbère, le français, l'arabe et, pour des raisons plus strictement universitaires, l'anglais.

Nous affrontons tous les troubles
Quand c’est nécessaire nous flanchons
Quand la crue arrive
Elle passe et nous restons debout

Aït Menguellet

Carte AlgérieNé en Algérie, à 120 kilomètres d'Alger, à Bouira, dans une famille kabyle (berbère de Kabylie, partie de l'Atlas algérien), l'univers linguistique de Farid Ammar Khodja, 55 ans, Maître de conférences en mathématiques à l'Université de Franche-Comté, est constitué par le berbère, le français, l'arabe et, pour des raisons plus strictement universitaires, l'anglais.

En prologue de notre entretien, il affirme :
« Je ne suis pas d'accord avec la notion de langue maternelle. Toute langue s'acquiert. Ce n'est pas le berbère de ma mère que j'ai découvert mais celui des poètes et des chanteurs. Je suis chez moi dans les trois langues : le berbère, l'arabe, le français »

Enfance, langues et proximités

« A la maison, le berbère était la langue de l'échange quotidien. Les trois langues y étaient utilisées mais le plus souvent nous parlions kabyle, surtout avec notre mère. Dans les villes kabyles, telle que Bouira, on parle majoritairement kabyle.
La caractéristique de cette ville est d'être une ville carrefour dans les échanges commerciaux - tels que les grands marchés de bestiaux et de fruits et légumes, hebdomadaires - entre la Kabylie et le Titteri, Aïn Bessam, Berrouaghia. Un curieux hasard, raconte Farid Ammar Khodja, a fait qu'au nord de Bouira se sont concentrés les Kabyles et au sud, les Arabophones. Je ne sais pour quelle raison, l'arabe a été la langue du commerce. Il arrivait parfois que des marchands arabophones apprennent des rudiments de kabyle pour vendre plus à l'intérieur des terres. Dans les rues de Bouira, l'arabe s'est retrouvé avec le statut de langue de communication. Un arabe moins touché par le français comme à Alger, par exemple. Sa prononciation plus gutturale que la prononciation algéroise plus marquée, plus efféminée, dit-on... »

Ce premier grand jour

Avant dernier d'une large fratrie, Farid perd son père à l'âge de quatre ans. Prenant le relais, son frère aîné Omar l'accompagnera à l'école maternelle, le premier jour. Ce premier grand jour dont il a encore la vision.
Sa petite main dans la main du grand frère, l'enfant inquiet se rassure au fur et à mesure des mots d'encouragement que l'aîné lui prodigue. Quittant le cocon familial, il s'apprête à découvrir un autre univers, une autre langue, le français. Langue qui ne lui est pas totalement étrangère. Parlée à la maison par ses sœurs et frères, sa sonorité, au moins, lui est familière.

Sous le signe d'Hercule

Affiche Peplum« La première matinée, la maîtresse, française, nous demande de prendre une feuille, nos crayons de couleurs et de dessiner ce que nous voulions. J'ai dessiné Hercule, ce que je croyais être Hercule. En passant dans les rangs, la maîtresse s'est arrêtée et m'a demandé mon nom et prénom. Puis elle interroge : « Qu'as-tu dessiné? » « Hercule » « Tu connais Hercule?! » Elle appelle un collègue, me montre du doigt. Elle a dû penser que je connaissais la mythologie grecque! Ce fut très valorisant. Je me suis senti d'emblée en confiance. Très vite, j'ai appris à écrire, à lire, à parler en français. Par la suite, je devais même sauter des classes. »
Collés aux basques de ses frères qui allaient voir au cinéma du quartier des films péplums dont ils raffolaient, le petit garçon découvrait émerveillé les personnages mythiques d'Ulysse, d'Hercule, Les Douze travaux d'Hercule... Doublés en français, ils furent un moyen supplémentaire de contact avec la langue et constituèrent à son insu les prémisses bénéfiques d'une culture classique! Depuis, mon interlocuteur garde une tendresse particulière pour les péplum dont il reste à ce jour un inconditionnel amateur!

Livres

LivreRapidement il a un goût vif pour la lecture, encouragé par l'attention fraternelle et la pédagogie scolaire. Ses premiers livres d'enfants lui sont offerts par son frère aîné Omar, la Bande des cinq d'Enyd Blyton , entre autres. En CM1 et CM2, ses enseignants constituent en classe même des coopératives de livres de langue française apportés par les élèves. « Ce qui n'était pas le cas des enseignants en langue arabe, précise-t-il »

Langues et souvenirs scolaires

Au fil de l'entretien, les souvenirs scolaires affluent, faisant entendre des échos d'une façon d'enseigner propre à l'époque mais aussi aux individualités.
Ainsi de Monsieur Si Ammour, Algérien, enseignant de CM2, dévoué et sévère, connu dans tout Bouira. Et pour cause... «J'avais aux classements la meilleure moyenne. J'ai tout de même reçu une gifle de lui sans savoir pourquoi au moment où il me la donnait. A l'un des classements, ma moyenne, tout en restant la meilleure, avait légèrement baissé d'où la gifle . Il prenait sa voiture et faisait un tour dans la ville pour repérer ceux de ses élèves qui jouaient au foot dans la rue, à l'heure des devoirs. Et si le lendemain, ils venaient en classe sans leurs travaux, ils recevaient une raclée mémorable. Il n'hésitait pas à aller voir les parents. Bouira faisait partie de la wilaya de Tizi-Ouzou. Il a été très fier que son élève ait la meilleure moyenne de 6ème de toute la Kabylie. Il a rendu visite à ma famille pour lui exprimer cette fierté»

Amour et distance

« Je ne me souviens pas de mes enseignants d'arabe en classes primaires. Ceux dont dont je me souviens sont ceux du collège.
Collège de BouiraAu collège, j'ai eu de bons professeurs de français. Les disciplines scientifiques étaient enseignées en langue française. Je dois à Monsieur Gouarin, un coopérant Français, mon professeur de mathématiques en classes de 6ème et 5ème, l'amour des mathématiques! En 6ème, j'ai eu un professeur d'arabe et d'histoire dont je garde un bon souvenir.
En 4ème, Monsieur El Khouli, un Égyptien, enseignant de langue arabe en éducation musulmane, tarbiya islamiya, m'a donné le goût des légendes et mythes religieux : ceux de Youcef/Joseph, de Moussa/Moïse, d'Ayoub/Job. Il proposait à qui voulait bien les lire des livrets relatant ces récits. J'étais preneur et il appréciait. Je voyais dans ses yeux qu'il m'aimait bien.
Mais à Fathi, un autre enseignant égyptien, sûrement intégriste, que j'ai eu également en éducation religieuse, je dois d'avoir pris une sérieuse distance vis-à-vis de toute religion. Il ne répondait pas aux questions que je posais, qui commençaient à s'aiguiser. Un jour, en guise d'interrogation et pour me surprendre en flagrant délit d'incroyance, il m'a ordonné : « Prie sur l'estrade », devant toute la classe, et sous les rires des camarades. J'ai refusé et j'ai eu mon premier zéro. »

De Bouira à Alger

L'année 1970/1971, Farid arrive à Alger pour y suivre ses études de lycée. Il est âgé de quatorze ans. « J'étais l'étranger, le kabyle ». Et à Bouira avec laquelle les attaches affectives ne se démentent pas, il deviendra « l'Algérois ».
AlgerS'il déclare dès le début de cet entretien, « Je suis chez moi dans les trois langues, en kabyle, en arabe et en français », il faut savoir que cette position est le fruit d'un parcours critique et d'une appropriation, s'enracinant dans un contexte historique et politique complexe. En Algérie, les langues y sont tout sauf neutres!
Lourds du passif de la conquête et de la colonisation françaises (cent trente deux ans de présence) déclassant la langue arabe écrite institutionnelle, d'une guerre de sept-ans et demi (novembre 1954- juillet 1962), portant leur regard sur le monde arabe (l'Égypte notamment), les hommes qui ont pris les rênes du pays en 1962 n'ont eu de cesse de de faire de l'arabe la langue officielle, de mettre l'arabe et le berbère dans une relation de hiérarchie, d'opposition, si ce n'est de négation pour la deuxième.

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    Enseignante universitaire à Alger jusqu'en 1994, Soumya Ammar Khodja a planté sa tente à Besançon (jusqu'à la prochaine migration, qui sait?).