Comtois de souche ? (l’endogamie)

Chaque année, certains mots apparaissent dans nos dictionnaires ; aucun ne semble en disparaître et pourtant, selon moi, le mot « race » devrait en être banni. Yes we can !

"Endogamie". Larousse de 1922 : n.f. du groupe endon, au-dedans et damos, mariage. Règle qui, chez certains peuples, défend aux membres d’une tribu d’épouser les membres d’une autre tribu.

L’isolement des villages d’antan, l’absence de moyens de transport, les longs hivers de Franche-Comté et plus précisément du Haut-Jura et du Haut-Doubs pouvaient, à une certaine époque, faire craindre un risque d’endogamie qui aurait régi les alliances familiales locales.

Pour ma part, je me souviens que mon père me racontait les bagarres épiques, il n’y a que 80 ou 70 courtes années, de garçons qui se « taugnaient » (1) dès que l’un d’entre eux tentait de courtiser une fille du village voisin… Les « culs brûlés » de Charquemont pourchassaient les « glorieux » de Damprichard qui « beuillaient » (2) les belles du hameau pourtant éloigné d’à peine 7 kilomètres et vice versa… On rejetait l’étranger ! L’étranger de l’intérieur !

L’endogamie régnait plus précisément dans les familles dites « de haute volée » dont le seul but était de préserver leur sang dit noble et leurs pouvoirs, tout comme chez les grands possédants, pour des motifs évidents de sauvegarde de goussets, de biens et de privilèges. Les nobles qui régnaient sur notre pays avaient depuis longtemps créé l’Europe des alliances avant que l’on ne crée l’Alliance de l’Europe…

L’endogamie y était omniprésente chez les notaires de l’époque : endogamie géographique, professionnelle, sociale et culturelle. Les familles de notaires formaient de véritables dynasties, inextricablement imbriquées les unes avec les autres, dont les membres se succédaient dans l’office de notaire tout comme celles des vignerons.

À l’instar de nos princes et nantis, les descendants des exécuteurs des hautes-œuvres, étaient pratiquement contraints d’épouser une fille ou un fils de bourreau, ces familles étant victimes de leur sinistre réputation ! Qui donc en effet, aurait osé épouser, aussi belle et dotée soit-elle, une descendante de ces dynasties de bourreaux qui de pères en fils et durant de nombreuses générations tenaient office d’exécuteurs des Hautes œuvres ?

Corporation, mobilité, habitat forestier, provoquaient les mêmes inquiétudes dans le monde des travailleurs du bois. Bûcherons, coupeurs de bois, leveurs d’écorce, vivaient en forêt, isolés des villes et villages.
Mais les scieurs de long, les équarisseurs (3) qui œuvraient à leurs côtés, venaient souvent du Piémont, d’Auvergne ou d’autres contrées de France ; nombre d’entre eux épousaient une comtoise et se fixaient sur place adoucissant ainsi cette pratique inévitable et involontaire d’unions matrimoniales entre familles forestières. Il en était de même pour les nombreux réfugiés politiques ou de droit commun accueillis en forêt qui saisissaient cette chance pour repartir du bon pied et former une famille honorable et stable.

photo Rémy DEMOLY

Nos villageois et travailleurs comtois des forêts n’ont eut, eux, rien à redouter d’une quelconque endogamie ; ils ont, en effet, au fil des temps, glané tant d’apports humains enrichissants, venus des Séquanes, des Romains, et bien avant des nombreuses invasions barbares, Suèves , Bataves, Burgondes, Faramands, Varasques, Vandales, Visigoths, Ostrogoth, Alains, Francs, Sarrazins, qui, tour à tour, cheminèrent et vécurent dans cette contrée où beaucoup d’entre eux firent souche. Plus heureux encore, on admet, communément, qu’une colonie de soldats africains du Nil s’est fixée dans le Jura, sous Auguste, quelques années avant notre ère tout comme une colonie grecque à Épy dès la plus haute antiquité.

À la suite de ces invasions, note pays fut si dépeuplé qu’en 301, l’Empereur Constance Chlore donna les campagnes voisines de Dole à des prisonniers Chamaves ou Amaves qui transmirent probablement leur nom au canton d’Amaous dont une partie est appelée aujourd’hui Val d’Amour.

N’oublions pas que ce sont des soldats Hongrois et Allemands qui sont venus secourir Dole assiégée par les troupes du prince de Condé en mai 1636…
Les Allemands étaient déjà venus en l’an 293 puis en 608, Clovis (466-511) né en Belgique était d’origine germanique ; ils reviendront en 1295 et en 1336 ; les Normands viennent en 868, les Hongrois vers l’an 926 : ces cavaliers jaunes aux yeux bridés, mangeurs de viande crue qui semèrent l’épouvante au point d’avoir donné naissance au nom d’ogre… Quelques historiens prétendent que les villages qui entourent Salins doivent leur origine à des Toscans appelés par les religieux de St Maurice d’Agaune au VI° siècle. L’invasion des Sarrasins avait particulièrement marqué la région au VIII° siècle. En 1345, ce sont les Dauphinois qui vinrent peupler la terre de Saint-Claude. Les Belges nous avaient visités en 1559 une troupe Wallonne)... Et j’en passe… Quelques-uns de ces guerriers ne seraient-ils pas restés sur place ?

La guerre de 10 ans (1635-1644) qui a dépeuplé une très grande partie de notre région a permis l’apport précieux de Suisses et de Savoyards qui ont aidé à repeupler notre contrée dévastée. Quelques envahisseurs Suédois sont eux-mêmes restés sur place, certainement fascinés par les paysages ou éblouis par la finesse et le courage de nos Comtoises, ou encore alléchés par les gaudes, les fromages, le bresi (4) et la saucisse fumée… Nous avons bénéficié également, dans d’autres temps de l’histoire, de « locataires » Bourguignons, Croates, Espagnols, Autrichiens (1813-1815), Français, Gens du voyage, ces ROOM que nous avons auparavant mal traité, en deux mots, et maltraités en un seul mot durant la guerre de 1940 lorsque nous les avons fait enfermer à la saline d’Arc et Senans, livrés aux envahisseurs allemands …

Puis ce furent les conquêtes coloniales suivies des deux guerres mondiales, enfin, de celles d’Indochine et d’Algérie qui apportèrent un sang nouveau. Italiens (5) , Polonais, quelques Russes, Africains du Nord et du Sud, Asiatiques et j’en oublie ! L’indigène du cru est certes de sang mêlé ! Quel fabuleux, bénéfique et florissant patrimoine génétique ont ainsi acquis ces générations de femmes et d’hommes vivant dans notre belle et rude contrée !

De ces multiples et heureux brassages ethniques, croisements et métissages divers, un peuple s’est révélé, formé d’hommes intelligents, ingénieux, durs à la tâche et d’une résistance physique peu commune. Le climat rigoureux, la nature majestueuse, féconde mais exigeante, la terre généreuse et fertile ont d’autre part contribué à affermir cette population quelque peu austère, profondément et traditionnellement attachée au terroir, à ses valeurs anciennes mais tout à la fois résolument tournée vers le futur, la modernité, le monde extérieur.

Si je devais citer quelques noms venus de l’étranger et qui ont tant fait pour notre pays, il me faudrait un livre entier… Examinons simplement les monuments aux morts de nos villages proches : à Chamblay on trouve entre autres : FRANCIOLI, BOUKATIM ; à Mont-sous-Vaudrey : GIURIATO, ALBERTINI ; PERSONNITAZ César qui résidait à Arbois, maquisard et fusillé le 01.06.1944 à la Citadelle de Besançon etc.

Le monde des arts a donné d’innombrables chefs d’œuvres à nos musées, nos villes, nos églises, venant d’étrangers établis en Franche-Comté… GIACOMOTTI (peintures à l’église de Quingey), Gaspard BARETTA, originaire de Milan (Italie), ingénieur, fournit des plans pour la restauration des remparts de Dole après la première conquête de la Franche-Comté en 1669, longtemps après qu’Ambrogio PRÉCIPIANO, d’une famille originaire de Gavia en Italie, établie en Franche-Comté au XVI° siècle, officier envoyé à Dole pour diriger les travaux des fortifications, 1541, rectifie les plans de ses prédécesseurs et entoure la ville de beaux et solides ouvrages dont plusieurs subsistent. Il arme ensuite la ville de Gray (Haute-Saône) d'une enceinte complète en 1551-1555 puis passe les marchés du boulevard du Pont à Dole en 1560. Charles Quint en récompense de ses éminents services lui octroya la baronnie de Soye en 1555…

L’église catholique n’était pas étrangère à cet ostracisme, preuve en est avec cet « exquis » et glorieux poème du curé du Russey, (village du Haut-Doubs) en août 1934 dans son bulletin paroissial :

Assez de tous ces noms en sky
De ces Trotsky et Stavisky
Démons à la Dostoïevski
Glissant sur d’invisibles skis
De leur perspective Newski
Jusqu’en France, en pays conquis,
Nantis de leurs biens mal acquis
Procédurant dans le maquis
Sans que l’on connaisse avec qui !
Assez de ces noms en sky !
La France a tant de noms exquis !...

J’ai beaucoup voyagé de par le monde, tant en Afrique qu’en Asie, en Amérique du Sud et bien entendu en Europe. Sur tous ces territoires, au sein de civilisations différentes et sous des climats quelques fois difficiles, partout j’ai rencontré des gens merveilleux d’intelligence, de délicatesse et d’esprit remarquable et éminent.

Quelle est ma joie, passant devant une cour de récréation actuelle, de contempler ces enfants de toutes provenances occupés à jouer et rire entre eux, totalement débarrassés de nos vieilles appréhensions inculquées par cette peur du reste du monde qu’avaient nos anciens. Souvenons-nous qu’autrefois, nous avons même pourchassé jusqu’à les brûler, les roux et les rousses, les taxant de sorcellerie… Je suis sincèrement convaincu que, découvrant mieux encore leurs voisins, acceptant la différence, ces jeunes gens, ces jeunes enfants, nous éviteront ces conflits sanglants et désastreux que nos pays ont connus.

Ne mettons pas de frontières à nos Liberté, Égalité, Fraternité !

Citations : Une phrase de M. Roger CHIPAUX généalogiste réputé, Ancien Président du Conseil d'Administration du Centre d'Entraide Généalogique de Franche-Comté : « La découverte et l’acceptation de la diversité de ses propres origines, diversité géographique, sociale, culturelle ou religieuse met un terme immédiat et définitif à toute idée de prétendue race pure et de refus des migrations. Nous sommes tous cousins. Nous sommes tous des descendants de migrants »

L’écrivain Comtois André BESSON, dans son ouvrage « Mon pays comtois », cite avec bonheur Madame Gabrielle POURCHET, Présidente de la République du Saugeais qui a déclaré :
« Nous n’avons pas de frontières. Seuls les pays arriérés sont bornés ».
Je ne voudrais pas terminer sans vous exprimer mon contentement lorsque j’ai pu voir à la télévision Miss France 2009, Chloé MORTAU, sans oublier la sublime Sonia ROLLAND en 2007 et pour la Franche-Comté Estelle DIOP en 2009…

Une pensée émue, juste avant de clore mon bavardage, pour la « Vénus hottentote » exposée à la curiosité malsaine des visiteurs du musée de l’homme à Paris durant 150 ans, de 1824 à 1974, ceci grâce à notre « grand Comtois ? » Georges CUVIER… et enfin depuis peu, inhumée dans son pays de naissance…

Chaque année, certains mots apparaissent dans nos dictionnaires ; aucun ne semble en disparaître et pourtant, selon moi, le mot « race » devrait en être banni.

Yes we can !

Référence : Dictionnaire géographique, historique et statistique des communes de la Franche-Comté. A. Rousset. Département du Jura Tome I à VI -1855

Rémy DEMOLY Site : www://demolyremy.fr

(1) Taugner : (Trésors des parlers comtois) frapper, battre
(2) Beuiller : regarder passivement en ouvrant de grands yeux.
(3) Équarisseurs : spécialistes du façonnage des poutres afin de les mettre à l’équerre.
(4) Bresi : bœuf fumé.
(5) Il existe le chemin des Italiens dans la forêt de Chaux A. Mathiez raconte que les Carbonari italiens, acteurs de l’unification italienne, et Garibaldi, auraient été formés politiquement en Franche-Comté, à la Chaux.

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