L’abbé Chays : un trait lumineux dans l’histoire sociale de Besançon - L´abbé à moto sillonne la région

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L'abbé à moto sillone la région

 

L’AATEM devient, comme l’écrira le Journal Reflets Comtois, une association solide, dynamique, compétente, reconnue au niveau régional et national pour son bon fonctionnement et son efficacité. Le Centre d’hébergement de l’avenue Clémenceau, la Cité de l’Escale, puis des immeubles importants comme les “Tours Amitié” à Saint-Ferjeux, sont construits pour le logement des immigrés et les membres de leurs familles venus les rejoindre. Ce sont 2 000 personnes qui sont bientôt concernées. Nombreuses sont les familles, toujours présentes à Besançon, qui se souviennent aujourd’hui et ont plaisir à reparler de celui qu’elles appelaient “l’abbé” : membres des familles notamment Djoghlal, Fares, Hakkar, Khaoua, Melili….

logement“L’abbé à moto”, comme on l’appelle alors, rend une multitude de services personnels. Il bondit sur son engin de compétition, sillonne la ville ou la région et déploie l’énergie immense qui est la sienne pour trouver sur le champ la solution aux nombreux problèmes rencontrés par ces hommes et leurs familles. « Il aidait beaucoup les gens, dit Mohamed Khaoua arrivé en 1952, à l’âge de 17 ans. Quand on avait besoin de quelque chose, pas de boulot, on allait directement au Séminaire, pour des vêtements, des chaussures, des papiers et même de l’argent et à la Croix-Rouge pour manger. C’était un brave homme, le religieux, le vrai, le chrétien catholique ».

« On était dans les baraques en bois, en plein hiver ; l’abbé arrivait avec du charbon, des couvertures. Il aurait été habillé en Père Noël, on l’aurait cru ! » disait Miloud.

« Mon père est arrivé en 1954, nous en décembre 55, se souvient Djemaâ Djoghlal qui avait six ans à l’époque. La première nuit, dans les casemates de Battant où on est resté une semaine, après « la rue du Petit Charmont » dans un immeuble insalubre qui menaçait d’écrouler. L’abbé Chays nous a pris en main et comme mon père travaillait sur un chantier près de Pontarlier, il nous a envoyés à Doubs, dans la cure chez l’abbé Roncon qui était du même style que l’abbé : un curé de choc…. C’était comme dans la publicité : “L’abbé Chays ? un moment de douceur dans un monde de brutes” ».

Il ne cesse d’intervenir personnellement auprès des institutions (Mairie, Préfecture, Sécurité sociale, Justice…) et des employeurs pour user de son charisme et de sa notoriété au bénéfice de familles, de travailleurs démunis ou privés de leurs droits.

« C’est qu’il n’était pas frileux l’abbé, lira t-on plus tard dans un article intitulé “L’ami des Maghrébins” dans un journal Reflets Comtois : « Sentimental certes, mais quel tonus ! La grosse moto de sa jeunesse, ça en disait long sur sa volonté et sa fermeté… Il était bon, tendre même avec tous, mais il savait conseiller fermement tel jeune qui faisait des frasques ».

« C’était quelqu’un d’exceptionnel qui a fait des choses que personne d’autre n’a fait, dira une de ses nièces qui appréciera son écoute et son aide. C’était sa fermeté qui était impressionnante. Il n’était pas dans la frime, il était authentique. Quand il avait quelque chose à dire, il le disait ! Aujourd’hui, on ne rencontre plus de gens comme cela. Quand vous croyez, vous êtes vrai ; vous communiquez une force énorme. Je comprends qu’on l’ait appelé “le Marabout” ».

L'Abbé Chays au milieu des Algériens dans la Tour Carrée en 1952L’abbé est en effet surnommé quelquefois : “Le grand Marabout”, tant à Besançon que dans le douar de Boudherm (Willaya de Khenchela dans le Sud Constantinois), douar dont la famille Hakkar est originaire. La confiance qu’on met en lui est forte du côté des travailleurs algériens. Elle lui est également manifestée par sa hiérarchie pour développer un dialogue islamo chrétien : participation à des prières communes, accompagnement religieux d’un mariage mixte, plus tard rédaction d’un document précisant la position de l’Eglise catholique sur les mariages mixtes. L’abbé parvient à connaître presque individuellement les membres des divers foyers, car il les accompagne et réconforte aussi, dans les moments de joie ou de peine qu’ils connaissent. Ceux-ci le lui rendent bien, tel ce père de famille qui, en 1953, se rendra à pied à Vercel (36 km !) pour participer aux obsèques du jeune frère de l’abbé.

« C’était un homme de coeur, dit Fatima Melili, 47 ans aujourd’hui, on se sentait compris, il vous apaisait. C’est rare quelqu’un comme lui avec deux cultures… qui parle quelques mots d’arabe et qui vous comprend et a les mots justes ».

« Cet abbé Chays, ajoute Djemaâ, ainsi que l’abbé Roncon et les soeurs de Notre Dame - Claire, Elisabeth et Marie Angèle - m’ont donné une autre image du religieux (différente de ce que je vois aujourd’hui et de ce que j’apprends par rapport aux croisades et aux injustices passées). Il n’est pas intervenu simplement en “acteur social”, il a pris fait et cause pour ses frères en religion. Il disait d’ailleurs “mes Frères”, et ce n’était pas du prosélytisme, ni du paternalisme… pour lui, mon père et ma mère c’étaient “les gens du Livre” : il les acceptait avec leur lumière et lui avec la sienne… Il voyait en nous non pas des forces de travail mais des hommes et des femmes à part entière »

Frères immigrés

texte écrit par l'Abbé Chays en l'honneur de ses "Frères immigrés"

« Alors qu’il s’agit tout simplement de reconnaître votre dignité d’hommes, de travailleurs, de chefs de famille… dans le respect de tous vos devoirs et de tous vos droits… je me permets de prendre la parole. J’ai trop reçu de vous pour me taire aujourd’hui.

Quand j’avais 20 ans, je partageais votre vie de combat dans les campagnes de France, d’Alsace, d’Allemagne. Je vous ai vu tomber par milliers, à la « 3ème DIA, à la 4ème DMM, à la 1ère DFL, - tirailleurs, spahis, zouaves, goumiers… - à Pont de Roide, Ecot, au Col de Bussang, à Courte Levant, Lutterbach, Cernay, Colmar, jusqu’en  Autriche. Partout des vôtres sont tombés pour que nous restions debout.Cimetière de St-Claude, Rougemont et tant d’autres, vous en pouvez témoigner !

Et puis, pendant 30 ans, j’ai connu votre misère, votre souffrance, votre isolement de travailleurs immigrés…, au travail, sur nos chantiers de reconstructions et au repos dans les casemates de Battant, et dans les cités de Transit. Et je vous ai accompagnés si souvent dans nos cimetières…, pour prier à vos côtés… et déposer en terre vos frères, vos pères… tombés sur les chantiers de Palente, Montrapon, Planoise ou d’ailleurs.

Aujourd’hui, c’est moi qui suis malade et c’est vous qui me soutenez de votre affection, de votre amitié et de votre prière !
Alors je me dois de dire : vous avez tellement fait pour nous ! Nous avons le devoir aujourd’hui de vous respecter, de vous écouter et de tout faire pour vous aider à sortir d’une nouvelle tragédie, la plus dure : celle du mépris, de la haine, du refus !
Nous avons le devoir aujourd’hui de crier… "Après avoir supporté ensemble tant de misère, il est possible encore de construire avec vous un monde meilleur… dans la justice et dans l’amitié".
Votre frère André Chays

 

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