L’abbé Chays : un trait lumineux dans l’histoire sociale de Besançon - « La Marabout termine sa mission »

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« La Marabout termine sa mission »

L’abbé continue de recevoir au bureau de la rue Mégevand. Louis Martin l’entend encore lui confier combien la chimiothérapie le met en difficulté : il n’arrive plus à écouter les gens, à réfléchir et être disponible mais il se reprend et dit « nous on a de la chance, imagine les maçons... Il faut lutter, on doit pouvoir gagner ! »

Puis, à l’automne 1987 à l’hôpital Minjoz, la « chambre 3.112 » est devenue comme un « lieu de pèlerinage de l’amitié », diront ses nombreux visiteurs de toutes origines. « Il avait un charisme formidable, rappelle Henri Huot, et même à l’hôpital, ils venaient encore le voir. Et j’ai vécu cette scène poignante : dans sa chambre des Maghrébins qui priaient Allah au pied de l’abbé…. ». Jean Ponçot entend encore André Chays, deux ou trois semaines avant sa mort, lui redire que la seule solution à propos des enfants de la deuxième génération, c’est l’intégration.

L’abbé sait que sa fin est proche. Il veut que son enterrement soit simple et fraternel pour tous ceux qui viendront. « Si l’on faisait office à la Madeleine, ce serait la paroisse des Glacis et des premières rencontres avec les Algériens, dit l’abbé. Beaucoup de musulmans et de migrants demeurent dans le quartier… J’aimerais qu’on chante le refrain latin du “Magnificat”, la mélodie solennelle et joyeuse…. J’ai été un prêtre heureux…. Oui je suis heureux, je suis en paix ». « Quand il était mourant, nous sommes venus lui rendre visite à l’hôpital avec mon frère Mohamed dit Khemissi. « L’évêque de Besançon était là et nous a ouvert la porte : « Qui dois je annoncer ? » « Les enfants de Salah Ben Mohamed ». « Je suis sur la fin, dit l’abbé, on va prier un coup » - et la prière on l’a faite en arabe - et il m’a dit : « je vous ai réservé une place à l’église de la Madeleine, une rangée pour la famille Hakkar ; il nous aimait ».

L’abbé meurt peu après, le dimanche 22 novembre 1987. « Les manifestations de sympathie sont à la mesure de l’oeuvre accomplie par l’Abbé Chays », écrira peu après Joseph Pinard.
Un télégramme du Consulat d’Algérie est adressé le 23 novembre à l’AATEM : « Nous avons appris avec beaucoup de peine la disparition de l’abbé Chays – homme adulé par tous, les Algériens en particulier.(..) En ces temps de crise l’abbé Chays restera pour nous à jamais, un symbole, une référence d’un homme qui, au-delà des clivages de toutes sortes, a été inlassablement et durant toute sa vie, au service d’autrui, avec une bonté et une générosité sans faille. Que Dieu ait son âme ».

« Disparition de l’abbé Chays : le “grand marabout” a terminé sa mission » lit-on ce même jour dans L’Est Républicain. Puis le lendemain, à la fin de l’avis de décès émanant de l’évêché et de la famille, ces mots : « La famille Hakkar Salah Ben Mohamed a la douleur de vous faire part du décès de Monsieur l’Abbé André Chays qui l’a accueillie et soutenue fraternellement pendant de si nombreuses années ». Le surlendemain, un autre avis de décès est publié : « Les Amis musulmans de Besançon ont la tristesse profonde de vous annoncer qu’ils viennent de perdre, dans le départ vers la maison du Seigneur, leur ami très cher André Chays. Le plus grand nombre possible d’amis musulmans l’accompagneront dans la prière ce mercredi vingt-cinq novembre 1987 à dix heures, en l’église de la Madeleine. Il nous a si souvent accompagnés lui-même de son amitié et de sa peine à l’occasion de chacun de nos deuils de famille. Nous remercions la communauté chrétienne de nous l’avoir confié pendant plus de trente cinq ans de sa vie à notre service ».

La messe d’enterrement est célébrée le 25 novembre à la Madeleine, dans une église pleine(1), dont les musulmans constituent une notable partie de l’assistance dedans et à l’extérieur. Une dernière cérémonie a lieu l’après-midi à Vercel, chef-lieu du canton du plateau du Doubs, où il est inhumé. Un groupe de musulmans en djellaba blanche s’avance à la fin et reste devant la tombe. « Là on a prié comme on priait avec lui, avant sa mort, on a récité le Coran. Et les chrétiens pleuraient en nous écoutant » disent les témoins cités par le journal Reflet Comtois.

Henri Huot, au nom du Sénateur-Maire Robert Schwint et de la Municipalité, avait dit le matin même en évoquant l’abbé : « Il aura ainsi marqué d’un trait lumineux l’histoire sociale de notre ville pendant une génération(3). L’amitié fervente, voire la vénération que lui témoignent les communautés d’immigrés, et particulièrement la communauté musulmane, montrent à quel point il a été pour elles, le recours permanent, le symbole, la figure de proue de l’accueil de Besançon aux travailleurs migrants. Puisse son exemple, dans notre société en crise, inspirer la génération qui monte, pour qu’elle oeuvre à son tour inlassablement, à l’avènement, sans cesse reporté hélas, d’une cité plus solidaire et plus fraternelle ».

Un an avant sa mort, André Chays avait écrit : « Les textes et les projets de loi ne remplaceront jamais la poignée de main fraternelle des voisins de palier, le brin de causette des mamans aux arrêts d’autobus, aux sorties des écoles…, ou les soucis échangés, entre mêmes malades, de couleurs différentes, dans les chambres d’hôpitaux…. Ce n’est pas toujours facile. Je le sais. Mais c’est bien là, dans l’humain le plus quotidien, le plus vrai que se construisent la Paix, la Joie de vivre ensemble… ».

 

 

Extrait de la contribution de M. F. Carrenzo 
in  "les Nord-Africains à Besançon", éd Ville de Besançon juin 2007

Archives de l'INA:
JT FR3 Franche Comté - 24/05/1988 - 01min29s

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