Les immigrés et la crise du logement 1950

"Les 65 travailleurs nord-africains, sont logés gratuitement par l’entreprise dans les conditions suivantes : 49 Nord-africains dans 11 petites baraques en bois désaffectées, 16 Nord-africains dans 2 fourgons de la S.N.C.F. stationnés sur une voie de la gare de triage"

(procès-verbal d’un inspecteur du ministère des Travaux publics et des Transports).


 Après 1945, une grave pénurie de logements touche sans distinction de nationalité toutes les couches sociales de la population hexagonale. C’est l’époque où naissent et prolifèrent des bidonvilles autour des grandes agglomérations.

Nous avons choisi de parler ici de ces immigrés algériens qui vinrent chercher du travail dans notre région à la fin des années 1940. Nombre d’entre eux sont des survivants des combats de la Libération. Démobilisés en Allemagne et ramenés en Alsace, ils sont redescendus à pied vers le sud. Certains se sont arrêtés dans le Pays de Montbéliard et à Besançon. D’autres, qui étaient rentrés au bled, y sont revenus.
Leurs conditions de vie sont extrêmement difficiles et le préfet du Doubs s’en inquiète. Il écrit le 27 décembre 1950 aux maires de Montbéliard, Sochaux, Valentigney et Audincourt pour les informer qu’il a décidé de réunir une Commission départementale pour l’étude des questions relatives aux travailleurs nord-africains, qui se tiendra à Montbéliard. La Commission, réunie le 5 janvier 1951, étudie la création d’un centre d’hébergement, d’une cantine, d’une maison de tolérance et d’un comité d’accueil (Arch. dép. du Doubs, 145 W 6).   
Pour Besançon, nous disposons d’un procès-verbal d’un inspecteur du ministère des Travaux publics et des Transports, daté du 28 septembre 1951 (Arch. dép. du Doubs, 145 W 6), qui décrit les conditions d’hébergement de soixante-cinq ouvriers algériens travaillant au renouvellement des voies et du ballast en gare de Besançon. En voici la première partie :

Nous BOHN Camille, Inspecteur de la Main-d’œuvre des transports, demeurant à Belfort – T de B – (Gare SNCF), dûment assermenté, certifions ce qui suit :
L’Entreprise continentale de Travaux publics et de Voies ferrées dont le siège social se trouve 24, Quai Fulchiron à Lyon (Rhône), a ouvert le 3 juillet 1951, pour une durée de 3 mois environ, un chantier de renouvellement de voies et de ballast en gare de Besançon.
Le nombre des ouvriers de ce chantier est actuellement de 85 dont 18 métropolitains, 2 étrangers et 65 Nord-africains (Algériens). Certains de ces ouvriers sont venus de Lyon où ils avaient été recrutés par l’entreprise, d’autres ont été embauchés sur place.
Les 65 travailleurs nord-africains, les 2 travailleurs étrangers et travailleurs métropolitains sont logés gratuitement par l’entreprise dans les conditions suivantes :
- 49 Nord-africains dans 11 petites baraques en bois, désaffectées, que la S.N.C.F. a mis [sic], à l’état vide, à la disposition de l’entreprise,
- 16 Nord-africains dans 2 fourgons de la S.N.C.F. stationnés sur une voie actuellement inutilisée de la gare de triage,
- les 2 métropolitains et les 2 étrangers dans un local d’un bâtiment de la S.N.C.F.
Lors des contrôles effectués sur ce chantier les 14 août et 26 septembre 1951, nous avons constaté que les installations utilisées par les 65 travailleurs nord-africains, ne présentent pas les conditions d’hygiène et de salubrité nécessaire à leur santé, et ne répondent pas aux dispositions de l’article 66 du Livre II du Code du Travail, et des règlements d’administration publique prévus à l’article 67 du même livre.
Ces travailleurs ne disposent, ni de lit ni de matelas, ni de draps ou sac de couchage, ni de placards pour les effets, mais simplement d’une paillasse et d’une couverture et dorment à même le sol. Les locaux se trouvent dans un état de saleté repoussante et la vermine s’y développe. Le cubage d’air minimum de 14 m3 n’est pas respecté dans les deux fourgons. L’entreprise se désintéresse [sic] complètement du cantonnement, malgré nos lettres des 17 août, 31 août et 7 septembre 1951, par lesquelles nous lui avons rappelé les dispositions légales en vigueur. Nos lettres sont restées sans suite et même sans réponse. […]
Nous avons également constaté les 14 août et 26 septembre 1951, que les registres indiqués ci-après, ne se trouvaient pas sur le chantier :
- le registre spécial prévu à l’article 64b du Livre II du Code du Travail, destiné à l’inscription des travailleurs étrangers et,
- le Livre de Paye, prévu à l’article 44b du Livre 1er du Code du travail.
Nous avions demandé, par lettre en date du 17 août 1951, au gérant de l’entreprise, de faire déposer ces registres sur le chantier. Or, cette lettre est également restée sans suite et sans réponse.

[puis trois contraventions sont énoncées par l’inspecteur de la main-d’œuvre des transports].

 À Besançon, d’autres Algériens vivent soit dans les casemates des anciennes fortifications, soit dans des bâtiments désaffectés, près de la gare de la Mouillère. Cependant, ils ne sont pas les seuls à connaître un tel dénuement. En effet, beaucoup de Français vivent dans des bidonvilles. Certains logent dans des abris d’urgence construits par les compagnons d’Emmaüs, comme à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis), ou dans les casemates à munitions désaffectées du fort de Villiers-sur-Marne (Val-de-Marne) (Mehdi LALLAOUI, Du bidonville aux HLM, Syros, Au nom de la mémoire, 1993). Il est fréquemment avancé qu’étant Français, les travailleurs algériens ne pouvaient bénéficier de mesures spécifiques, autrement dit faire l’objet d’une « discrimination positive ». Heureusement que des hommes et des femmes de bonne volonté n’ont pas été trop soucieux de respecter ce principe ; ce fut le cas, par exemple à Besançon, d’Henri Huot, de Jean Carbonare et de l’abbé Chays, qui ne ménagèrent pas leurs efforts pour améliorer le sort de ces immigrants français (Pour en savoir plus, Les Nord-Africains à Besançon - De la Libération aux années 60, Ville de Besançon, 2007).
Mais quand au milieu des années 1950 la France entreprendra l’édification massive et accélérée de logements sociaux, alors que les nationaux métropolitains accéderont aux habitations à loyer modéré (HLM), les travailleurs immigrés, majoritairement affectés à leur construction, attendront une à deux décennies avant de les rejoindre.

Partager cette page :