L'islam en France avant 1945 - I. ISLAM ET CHRISTIANISME, DEUX RELIGIONS DURABLEMENT ENNEMIES

Sommaire

I. ISLAM ET CHRISTIANISME, DEUX RELIGIONS DURABLEMENT ENNEMIES

1°) La conquête arabo-musulmane, engagée dès la fin de la vie de Mahomet (mort en 632) à partir de la région de Médine et La Mecque,  a été fulgurante. Vers le Nord (la Syrie est prise, et Constantinople, capitale de l’empire byzantin, est assiégée deux fois, en 675-678 et 718), vers l’Est (conquête de la Mésopotamie, de la Perse, de l’Asie centrale; victoire de Talas, dans l’actuelle Kirghizie, en 751 contre les Chinois), vers l’Ouest (l’actuel Maghreb conquis en 670-711 ; l’Espagne conquise presque entière en 711-715 ; la France et l’Italie sont abordées ; la Sicile est conquise et restera musulmane en 827-1040). Les populations conquises, qui étaient chrétiennes ou polythéistes, s’islamisèrent le plus souvent, mais des communautés chrétiennes ont subsisté jusqu’à nos jours. L’Occident, qui achevait vers l’an 1000 de se christianiser, organisa peu à peu sa défense contre l’expansion de ce monothéisme rival.

2°) Des siècles d’affrontement aux deux extrémités de l’Europe et en Méditerranée.

Rappelons que les grands empires musulmans furent d’abord arabes (dynastie omeyyade de Damas, puis abbasside de Bagdad), puis turcs (Seldjoukides, puis Ottomans). L’Espagne musulmane garda des dynasties arabo-berbères. Au Maghreb, la dynastie marocaine était arabe et indépendante des Turcs, les pouvoirs d’Alger, de Tunisie et de Libye étaient arabes et, en principe, soumis aux Turcs. La Perse musulmane, chiite à partir de la dynastie safavide au XVIIe siècle, était à part. Du XVe siècle à 1923, la grande puissance musulmane était la Turquie ottomane.

* La reconquête chrétienne de la péninsule ibérique (Reconquista) fut une vraie croisade aux XIè-XIIIè siècles. Il y eut aussi des périodes de répit et de cohabitation. Elle s’acheva en 1492 avec la prise de Grenade. Musulmans et Juifs furent expulsés, soit aussitôt soit au cours du siècle suivant.

* Les Croisades pour la reconquête chrétienne des Lieux Saints de Palestine durèrent de 1095 à 1291. Ce fut un échec pour les chevaliers chrétiens venus d’Europe. Le souvenir laissé par ces « Francs » (leur nom en arabe) au Moyen-Orient pèse encore (voir le livre d’Amin Maalouf sur ce qui fut ressenti comme une sanglante agression). On sait l’usage fait par Daech du terme de « Croisé ».

* La péninsule balkanique fut tout entière conquise par l’Empire ottoman. Constantinople fut prise en 1453, et Vienne fut deux fois assiégée, en 1529 et 1683. Puis le sort tourna : aux XVIIIè-XIXè siècles, ce fut au tour des Ottomans de reculer continûment. La bataille navale de Lépante, en 1571, au cours de laquelle les Habsbourg (empereurs du Saint-Empire), Venise, Malte et le pape vainquirent la flotte ottomane, avait été un premier tournant, célébré par écrivains et peintres.

* Pour sa part, la Méditerranée, surtout occidentale, fut le lieu d’une intense guérilla maritime aux XIVe-XVIIIe siècles, les « pirates barbaresques » (selon les termes de l’époque) basés dans le Maghreb, attaquant les bateaux européens et razziant les côtes espagnoles, françaises et italiennes afin d’en ramener des esclaves, et les Européens faisant la même chose dans l’autre sens sur les côtes du Maghreb.

* La France, ennemie jurée des Habsbourg, joua le jeu de l’alliance avec les Ottomans. Un épisode spectaculaire fut l’accueil par François Ier  en 1543-44 à Toulon, préalablement vidée de ses habitants, de 30 000 marins de la flotte turque en guerre contre Charles Quint. Louis XIV, en 1683, refusa d’aller aider Vienne assiégée par les Turcs. En échange de cette attitude , la France avait obtenu du sultan, par les diverses « Capitulations » (= traités), (notamment celle de 1536 entre François Ier et Soliman Ier dit le Magnifique), des avantages commerciaux, et le droit d’être la protectrice des Chrétiens de l’empire ottoman. Après l’extraordinaire odyssée de Bonaparte en Egypte en 1798-1801, elle poursuivit cette politique d’alliance avec le vice-roi du Caire, Mehemet Ali, vers 1820-1840.

* Sur le plan religieux, l’opposition entre les deux religions était à l’époque irréductible : Rome dénonçait Mahomet, hérésiarque et faux prophète. Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, préfaçait vers 1140 la traduction du Coran qu’il avait commandée avec un texte intitulé « Summa haeresis Sarracenorum » (Résumé de l’hérésie des Sarrasins). Les musulmans de leur côté  dénonçaient les chrétiens comme mécréants, polythéistes et idolâtres.

3°) Il y eut aussi des contacts pacifiques.

Le commerce ne cessa jamais, notamment par l’intermédiaire des grandes cités maritimes italiennes, Gênes, Pise, Venise surtout, au Moyen-Age. Il continua à l’époque moderne, y compris pendant la Révolution : la France importa de multiples cargaisons de blé d’Algérie pour compenser ses pertes de production.

Les relations intellectuelles existèrent par le biais des traductions, opérées du grec en arabe, de l’arabe en latin. Les traducteurs, souvent arabes chrétiens ou juifs, opéraient au Moyen-Orient, et, surtout au XIIe siècle, en Sicile et en Espagne, notamment à Tolède. L’étonnante figure de l’empereur du Saint-Empire romain germanique Frédéric II de Hohenstaufen (1194-1250), qui parlait six langues (latin, grec, sicilien, arabe, normand, allemand) et fit en Palestine une Croisade non guerrière, symbolise ce qu’aurait pu être (mais ce que ne fut pas) une cohabitation pacifique entre monde chrétien et monde musulman.

Les influences artistiques sont visibles dans l’architecture en Sicile (la belle Chapelle palatine de Palerme mêle formes et motifs musulmans, byzantins et gothiques) et en Espagne (art mozarabe, c’est-à-dire celui des chrétiens sous domination musulmane et art mudejar, c’est-à-dire celui des musulmans sous domination chrétienne).

Des ambassades furent, de moins en moins rarement, échangées entre l’Empire ottoman et les puissances européennes. La France reçut 5 ambassades turques au XVIe siècle, 2 sous Louis XIV (Suleyman Pacha est reçu avec faste en 1669) et Mehmet Effendi en 1721. Des envoyés des souverains du Maroc, d’Alger, et de Tunis, furent aussi reçus. Ils suscitèrent à la Cour curiosité, intérêt, surprise.

En sens inverse, les Etats européens ouvrirent aux XVIe-XVIIe siècles à Constantinople, dans le quartier de Pera, des ambassades permanentes. Dès 1480, le peintre vénitien Gentile Bellini faisait le portrait du sultan Mehmet II, le conquérant de Constantinople.

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