L'islam en France avant 1945 - II. ABSENCE DE L’ISLAM EN FRANCE

Sommaire

II. ABSENCE DE L’ISLAM EN FRANCE (VIIIe siècle-vers 1900)

1°) De Poitiers (732) à Fraxinetum.

L’émir Abd al-Rahman venu d’Espagne et vaincu près de Poitiers par Charles Martel et les forces franques menait-il une simple razzia, comme c’est plus probable, ou une guerre de conquête ? Les spécialistes en discutent. Certains estiment que Poitiers eut surtout comme conséquence de hâter la prise du pouvoir, en Gaule, par le fils de Charles Martel, Pépin le Bref, qui fonda en 751 la dynastie des Carolingiens. Les mêmes critiquent l’instrumentalisation ultérieure (jusqu’à aujourd’hui), par le nationalisme français, dans une optique antimusulmane, de cette bataille.

732 Charles Martel, couverture d'une BD de Guilloteau et Bergé, 1996, Foyer des Jeunes de Bignoux. La bataille de Poitiers telle qu'elle fut souvent présentée dans le récit national français

En tout cas, les Arabes tinrent Narbonne jusqu’en 759, et razzièrent le Languedoc, remontant la vallée du Rhône jusqu’à Autun et Sens. Chassés d’Aquitaine et de Barcelone (reprise par Charlemagne en 801), ils installèrent plus tard une garnison à La Garde-Freinet (Fraxinetum), dans les Maures, qu’ils tinrent de 890 à 973.

De cette brève présence ne reste pratiquement rien. On a trouvé en 2007 à Nîmes trois sépultures de Berbères musulmans qu’on peut dater entre le VIIe et le IXe siècle.

2°)L’islam est ensuite absent du sol de l’hexagone pendant  environ un millénaire.

Trois faits amènent à nuancer, très peu, cette constatation.

  • Des esclaves musulmans rament sur les galères royales (ce qu’on appelle la chiourme) jusqu’aux XVIIe-XVIIIe siècles. D’autres ont été vendus à des particuliers dans les ports français méditerranéens, et on en retrouve parfois, au Moyen-Age,  dans les inventaires après décès. Ces cas ne sont pas fréquents.
  • Les ambassades signalées plus haut permettent à la Cour, aux Parisiens, de voir des Orientaux. En 1721, Mehmet Effendi, envoyé de la Porte (ainsi nomme-t-on le pouvoir turc d’Istamboul), parcourt la France, visite Chambord, Toulouse, Bordeaux.
  • L’orientalisme : absent physiquement, l’islam ne l’est pas de la curiosité des artistes et écrivains. Depuis l’époque des « turqueries » de Molière dans « Le Bourgeois Gentilhomme » s’est développée une vraie curiosité pour l’Orient musulman, nourrie par les récits de voyageurs (Jean-Baptiste Tavernier, Jean Chardin), et qui éclate après l’expédition de Bonaparte en Egypte et plus encore après le début de la conquête de l’Algérie en 1830. Les savants sont au travail ; la première traduction complète du Coran en français est achevée en 1647. C’est cette curiosité, et la façon dont savants et artistes l’expriment, qu’on appelle orientalisme.

En 1811, Chateaubriand publiait « Itinéraire de Paris à Jérusalem », plutôt hostile. Lamartine en revanche (1835, « Voyage en Orient ») vit dans l’islam un déisme pratique, et insista sur les ressemblances entre islam et christianisme. En 1825, Victor Hugo publiait « Les Orientales », recueil de 41 poèmes brillants, bien dans le ton de la mode du temps. De nombreux écrivains voyagèrent en Orient, de Flaubert à Pierre Loti, et en nourrirent leur œuvre.

L’orientalisme en peinture fut aussi important. Des dizaines de peintres français firent eux aussi le voyage d’Orient, d’Eugène Fromentin à Matisse, et de Gérôme à Alexandre Bida (« La Prière », 1859) et Etienne-Nasredine Dimet. Le Musée d’Orsay présente plusieurs d’entre eux. Leur regard est nuancé, ambivalent, mêlant clichés (pittoresque, érotisme) et observations intéressantes.

Edward Saïd (1935-2003) a stigmatisé cet orientalisme comme une idéologie méprisante, hostile, islamophobe, et qui légitimait l’impérialisme colonial. Mais la majorité des spécialistes, comme Sarga Moussa dans le livre de Mohamed Arkoun (p.651), reproche à Saïd d’avoir négligé les évolutions en cours en Occident dès le XVIIIe siècle, qui allaient dans le sens d’une curiosité plutôt sympathique, avec souci d’un vrai travail scientifique sur l’Orient, et même montée d’une islamophilie, qui comportait ses clichés, comme l’islamophobie, présente aussi, avait les siens.

Au total, selon Géraud Poumarède, des « contacts trop rares et trop ponctuels pour modifier en profondeur une vision de l’islam écartelée entre une culture de l’antagonisme profondément enracinée et un orientalisme de pacotille superficiel ». (in Mohamed Arkoun, p. 400).

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