L'islam en France avant 1945 - III. LE TOURNANT COLONIAL (1830-1912)

Sommaire

III. LE TOURNANT COLONIAL (1830-1912) : UNE CONQUETE, PAS UNE CROISADE.

  • La France conquit le Maghreb entre 1830-1850 (difficile conquête de l’Algérie)  et 1934 (fin  de la conquête du Maroc), en passant par 1881 (protectorat sur la Tunisie). En même temps, entre 1850 et 1900 environ, elle conquérait toute la zone sahélienne islamisée de l’Afrique noire, notamment le Soudan (actuel Mali). L’islam ne venait pas à elle, c’est elle qui allait chez lui. Elle devenait une puissance musulmane hors de l’hexagone, puisque des millions de ses sujets étaient musulmans, l’Algérie étant même proclamée territoire français. Vu du côté des pays conquis, il s’agissait, selon l’expression de Benjamin Stora, de « l’effraction coloniale ».

Notons qu’en 1920, en application des accords secrets franco-anglais dits « Sykes-Picot » de 1916, la France reçut un mandat de la SDN pour administrer la Syrie et le Liban. Elle accroissait ainsi son domaine musulman. Ces mandats durèrent jusqu’en 1944-1946.

  • La conquête coloniale n’est pas une croisade religieuse. On peut trouver des textes, plutôt issus des milieux de la droite catholique, qui parlent de conquête religieuse. Il est vrai que l’œuvre missionnaire fut très importante en Afrique noire animiste. Certains ont pu rêver en plus d’un christianisme rétabli au pays de Saint Augustin, au Maghreb ; rêve vain.

Car jamais l’Etat français, sous ses différentes formes (Monarchie de Juillet, Second empire, Troisième république) ne présenta son expansion coloniale en pays d’islam comme une entreprise de reconquête chrétienne. Le fameux discours de Jules Ferry justifiant en 1885 au Palais Bourbon sa politique coloniale ne développe absolument aucun argument religieux. L’action des militaires et des administrateurs français au Maghreb fut toujours d’une grande prudence, et totalement respectueuse de la religion musulmane, dans les deux protectorats bien sûr, mais aussi en Algérie. Il n’y eut pratiquement pas de prosélytisme chrétien, à l’exception de quelques tentatives, notamment en Kabylie, et très peu de conversions ;  les églises construites n’accueillaient que les chrétiens de la communauté européenne.

  • Deux vecteurs de présence musulmane : l’armée et les expositions.

a) Dans l’armée française furent rapidement créées des unités à références maghrébines où se mêlaient métropolitains, Européens d’Algérie et indigènes : les zouaves, les spahis, les tirailleurs algériens, marocains, tunisiens (voir sur ce site la note sur « les troupes coloniales en 1914 et 1940-45 »). Leur popularité grandit rapidement en métropole, comme en témoignent  la statue du zouave du pont de l’Alma (souvenir d’un combat en Crimée contre les Russes en 1854. Ce sont les Russes qui appelèrent ces zouaves « Turcos », les ayant pris pour des Turcs)  et les acclamations qui saluaient ces unités lors des défilés parisiens du 14 juillet, au début du XXe siècle. Soldats maghrébins et foule française de métropole se découvraient ainsi, d’une manière superficielle mais plutôt positive.

b) Les expositions universelles ou coloniales se multiplièrent avec succès entre 1850 et 1914, à Paris et en province. La première exposition universelle de Paris, visitée par 5 millions de personnes, comporte déjà un pavillon algérien, avec 300 indigènes, six tentes sahariennes. La présence arabo-orientale s’affirme lors des expositions suivantes, 1867, 1878, 1889. En 1900, 50 millions de visiteurs parcourent palais, mosquées, pavillons de l’Algérie, du Maroc, de la Tunisie. 4 expositions coloniales se tiennent en France en 1906-1907, avec grand succès. Il y a certes là un exotisme de pacotille coloniale, souvent dénoncé depuis, même si s’y mêlent des éléments d’information sur le cadre de vie et les mœurs des colonisés.

Par ailleurs, dans l’architecture des stations thermales et estivales à la mode (Vittel, Biarritz, Arcachon), le style dit mauresque est très en faveur.

  • La contradiction française

D’un côté, Paris attire dès le Second Empire une partie des élites turques et arabes (égyptiennes notamment) progressistes, qui y étudient, et y fondent journaux et revues réformistes plus facilement que dans leurs pays. En 1913, 300 congressistes tiennent à la Société de Géographie un congrès aux tonalités panarabes et nationalistes. En 1856 est ouvert au Père Lachaise un carré musulman, avec un petit bâtiment. Un cimetière mahométan est ouvert à Marseille en 1863. Un projet de mosquée parisienne est lancé en 1895 par le Comité de l’Afrique française, avec le soutien du gouverneur général de l’Algérie, et des autorités turques et tunisiennes. Par ailleurs interviennent quelques conversions à l’islam, très rares mais d’autant plus remarquées : celles d’Ismaïl Urbain, saint-simonien qui conseilla Napoléon III dans sa politique arabe ; de Philippe Grenier (1865-1944), un Franc-Comtois, médecin, député de Pontarlier, qui se présenta en 1896 en tenue orientale au Palais-Bourbon, suscitant la stupeur (voir sur ce site la note sur Philippe Grenier) ; du dessinateur de l’Assiette au Beurre Jossot, farouche individualiste qui renonça finalement à toute religion.

Mais d’un autre côté, Paris tient sévèrement en lisière le nationalisme maghrébin naissant. Après la révolte de Mokrani en Algérie en 1871, des centaines d’hommes sont déportés, notamment en Nouvelle-Calédonie, ou incarcérés. Ils sont réprimés pour des raisons politiques, non religieuses. Aux îles de Lérins, où certains étaient emprisonnés, on leur laissait les livres sacrés de l’islam.

L’ambiguité du statut administratif des Algériens musulmans en Algérie est typique des hésitations coloniales de la France (intégration des populations colonisées ? Ou discrimination et infériorisation ?). Français de nationalité, sujets français mais pas citoyens français de plein exercice, ils jouissent d’un statut clairement inférieur, qu’on a souvent dénoncé, mais qui n’allait pas sans certains droits. Ainsi, en décembre 1904, une loi établit la liberté de circulation entre l’Algérie et la France. Les Algériens musulmans, dont un nombre infime jouit de la citoyenneté française, n’en ont pas moins le droit de franchir la Méditerranée et ils commencent à en user.

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