L'islam en France avant 1945 - IV. 1900-1945 : LES DEBUTS ENCORE LIMITES DE L’IMMIGRATION MUSULMANE MAGHREBINE

Sommaire

IV. 1900-1945 : LES DEBUTS ENCORE LIMITES DE L’IMMIGRATION MUSULMANE MAGHREBINE

1°) Les Maghrébins sont peut-être 10 000 en métropole en 1914, venus récemment, dans le Midi, et dans les mines du Nord (ils sont 900 à Courrières). Au tout début du siècle, le patronat marseillais des huileries-savonneries a recruté des immigrés  maghrébins pour briser une grève d’ouvriers italiens.

Ce sont des hommes seuls, souvent Kabyles, plutôt estimés par la population pour leur sérieux au travail.

2°) 1914-1918 : venue en masse de soldats et de travailleurs.

On évalue à plus de 150 000 le nombre des soldats maghrébins mobilisés en métropole (à quoi s’ajoutent environ 95 000 Européens d’Algérie). « C’est à l’armée que les Algériens deviennent des Français musulmans », en position subalterne certes, mais dans une situation plus égalitaire que l’ordre colonial, note Benjamin Stora. Les autorités militaires françaises veillent très scrupuleusement à faciliter la pratique du culte musulman. Des carrés musulmans sont aménagés dans de nombreux cimetières. A Nogent-sur-Marne, une petite mosquée est construite dans le cimetière.

Le courage de ces soldats est exalté. Une « Journée de l’armée d’Afrique et des troupes coloniales » fut organisée le 9 juin 1917. Ces troupes figureront en bonne place dans le défilé de la victoire du 14 juillet 1919.

Le 7ème régiment de tirailleurs algériens en 1917

Par ailleurs, on estime à 330 000 le nombre des Maghrébins qui en 4 ans furent requis pour travailler dans les usines et les chantiers de métropole. Ils furent moins bien accueillis : des heurts eurent lieu entre ouvriers français et maghrébins, au Havre, à Dijon, à Brest. Il y eut des morts.

On renverra rapidement outre-mer ces quelque 500 000 soldats et travailleurs. Mais certains réussirent à rester, renforçant les petites communautés d’avant-guerre.

3°) Honneur à l’islam : la Grande Mosquée de Paris (1926)

Les plus hautes autorités françaises, l’exécutif et le législatif, furent unanimes à lancer, soutenir, célébrer la construction au centre de la capitale, tout près du Quartier latin, d’une grande et belle mosquée, témoignage éclatant de la gratitude de la France à l’égard des musulmans morts pour elle . Edouard Herriot déclarait : « Encourageons cet islam qui s’éveille ou se réveille ». Le bâtiment fut inauguré en présence de Gaston Doumergue, président de la République, et du sultan du Maroc. Une autre mosquée, bien plus modeste,  fut construite en 1928 au camp de Caïs, près de Fréjus, pour les soldats sénégalais. Son architecture s’inspire des mosquées du Mali, comme celle de la Grande Mosquée de Paris s’inspire de modèles marocains.

Le minaret de la Mosquée de paris, construite en 1922-1926 au centre de la capitale.

4°) L’immigration ouvrière reprit entre les deux guerres, surtout depuis l’Algérie. On estime qu’en 1930, environ 100 000 travailleurs algériens vivent en France, et qu’en 1938, Paris et le département de la Seine comptent 70 000 travailleurs nord-africains. Ce sont presque tous des hommes ; le logement est précaire, comme le sont les salles de prières où ils peuvent pratiquer le culte.

L’Association des oulémas musulmans algériens (les oulémas sunnites sont , comme les mollahs chiites, des théologiens) fondée en 1931 sous l’égide de Abdelhamid Ben Badis fut active chez ces immigrés. Elle mariait nationalisme politique et animation religieuse. L’Etoile nord-africaine, fondée en 1926 par Messali Hadj, devenue PPA (Parti du peuple algérien), nationaliste et socialiste, était elle aussi très présente dans l’immigration algérienne. Tout en menant une lutte essentiellement politique, anticolonialiste et indépendantiste, Messali ne négligeait pas le fait que, pour lui, l’islam faisait partie de la personnalité algérienne.

Du côté des Français métropolitains, on retrouve la curiosité pour une religion et des mœurs exotiques, alliée à la fierté du colonisateur (d’où le grand succès de l’Exposition coloniale de 1931). Le racisme existe, bien sûr, mais aussi son contraire, et Messali Hadj, qui a beaucoup vécu en métropole, a pu  parler de « l’attitude de sympathie des populations à notre égard(…) Nous étions unanimes à faire une grande différence entre les colons d’Algérie et le peuple français ».

5°) La Deuxième guerre mondiale (1939-45).

On assista en 1939-1940 en métropole au même afflux de soldats coloniaux qu’en 1914-18, avec le même souci des autorités militaires de leur permettre de pratiquer leur culte.

En 1944-1945, les unités maghrébines de l’armée d’Italie jouèrent un rôle important, en particulier à la bataille de Monte Cassino, à laquelle participèrent deux futurs présidents de l’Algérie indépendante, Ahmed Ben Bella et Mohamed Boudiaf. Les mêmes débarquèrent en août 1944 en Provence, puis remontèrent jusqu’aux Vosges à travers Alpes et Jura. (cf sur ce site la note sur les troupes coloniales). La foule acclama ces Maghrébins, comme les autres combattants anti-hitlériens, en libérateurs. Les carrés musulmans des cimetières (1 251 tombes musulmanes sur 2 177 au cimetière de Rougemont dans le Doubs) gardent le souvenir de ceux qui tombèrent. Le défilé de la victoire du 14 juillet 1945 mit ces troupes à l’honneur, mais, deux mois plus tôt, les affrontements de la région de Sétif dans l’Est algérien avaient montré que la fraternité d’armes en Italie et en métropole n’avait pas supprimé les facteurs de crise en Algérie même.

La majorité des soldats maghrébins fut renvoyée au pays ou démobilisée. Certains restèrent en métropole, comme en 1919. Il y eut des mariages mixtes. Mais la présence visible de l’islam restait, dans la totalité de l’hexagone, même dans les régions où les travailleurs maghrébins étaient visiblement présents,  presque nulle. En-dehors du haut minaret de la Grande Mosquée de Paris, aucun minaret n’existait en France, parce que les communautés musulmanes étaient concentrées, peu organisées, et au total peu nombreuses.

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